MISSION
D'INSPECTION PEDAGOGIQUE REGIONALE
DES LANGUES ET DES CULTURES REGIONALES

Bordeaux, le 27 mars 2005

Jean-Marie SARPOULET
Chargé de mission d'inspection en occitan

A Madame, monsieur le Professeur d'occitan
S/C de madame, monsieur le Chef d'établissement





Objet : Décès de B. Manciet

 

Ma chère collègue, mon cher collègue,

 

J'ai la douleur de partager avec vous la si triste nouvelle du décès de Bernard Manciet.

Dens lo còs ajacat paraulas e perpèras
Paraulas d'amnas e d'auba
Com si l'ostau sancèr burlessi de silenci

Dans le corps étendu paroles et paupières
Paroles d'âmes et d'aubes
Comme si la maison entière brûlait de silence

(L'enterrament a Sabres)

Depuis que cette information a été connue, on a pu lire des articles de journaux, voir des reportages de la télévision sur cet immense auteur. L'hommage est unanime des anonymes et de l'Etat. Alors juste quelques mots, entre nous, pour ne pas oublier au milieu de ces manifestations diverses que Manciet écrivait dans notre langue celle qu'avec patience et passion vous transmettez.

Les éditions Reclams (rappelons que Manciet publia après guerre Nosta dauna de la paur dans cette revue dirigée alors par Palay et Camelat) ont envoyé ce résumé de son œuvre :

" Bernat Manciet que vadó en 1923 a Sabres dens las Lanas. Despuish 1945, que bastí dab capborrèr, en occitan de Gasconha, ua òbra de la mèi grana exigéncia e de las mèi importantas de la literatura contemporanèa. Deu sonet au cant reiau, de la poësia epica au teatre. Que publiquè en 1955 lo son permèr recuèlh de poësia, Accidents (ed. L'Escampette) qui provoquè un tèrratrem dens las Letras occitanas autan com lo son roman Lo gojat de noveme (ed. Reclams) pareishut en 1964, o en 1989 lo son long poèma dedicat au pòble de la lana e de Gasconha, L'enterrament a Sabres (ed. Mollat).
La soa òbra que continua, tostemps vitèca, au delà deu son partir, dab las publicacions a viéner d'un recuèlh de novèlas Casaus perduts e la soa version francesa, Jardins perduts, de la reedicion deu son essai Le Triangle des landes e, enfin, deu son darrèr poèma Lo Brec ou La Blanche Nef dab loquau Bernat Manciet se'n torna tà la hont de la soa òbra. Brembem-nos, qu'en 1945, qu'estó Miquèu de Camelat qui'u publiquè peu permèr còp un poèma titolat A le nèu.Quitament se la Gran-Lana ei demorada la soa tèrra d'inspiracion, poësia epica la soa expression mèi complida, mèi universau. "

Je me souviens de ce que disait Camelat sur lui au tout début de sa carrière littéraire dans son Histoire de la littérature gasconne... De l'autre côté de l'œuvre, en 2005, de son travail immense, de son génie multiple, il y a tant à retenir. Les mythes convoqués et les secrets contactés, les vérités enfouies au cœur de chacun de nous, le secret des paroles perdues, la générosité de la présence et la distance que donne la capacité à cheminer en dressant au fur et à mesure une carte de géographie… Ses rencontres avec des artistes divers, son appétence pour tous les arts, son ouverture. En 1993, Guy Latry, notre collègue maître de conférences d'occitan à Bordeaux III, qui contribua avec par magnifique travail patient et dédié à populariser son œuvre, avait organisé dans le cadre du CELO un colloque sur l'œuvre polymorphe de Manciet (publié sous le tire Le feu est dans la langue [Annales de la littérature occitane n° 2], Editions CELO / William Blake & Co., 1996, 240 pages). C'était plus une ouverture, bien entendu, qu'un bilan, et chacun de nous peut y trouver des pistes pour une lecture enrichie. Car nous avons tous un chemin personnel avec cette écriture. Pour le roman, les nouvelles, pour les poèmes, pour le théâtre qui permit à cet auteur d'aller à la rencontre d'un nouveau lectorat. Au sujet de ce dernier art, je me souviens de Per el Yiyo, mis en scène à Eysines devant un public déjà étonné, de son Orphée au Port de la Lune, l'année dernière, salle comble. Pour les " performances ", de cette première et émouvante manifestation, à Eysines toujours, après Martí, en compagnie de Bernard Lubat et avec Pierre Venzac qui dessinait, en 1984, je crois. La voix profonde qui s'élevait, les mots si présents. Certains d'entre vous se souviennent assurément du Gojat de Noveme qui fut au programme du CAPES, d'autres de Roncesvals où une vision cosmogonique de cette bataille était proposée. Et quand de jeunes auteurs allaient le voir pour lui demander un avis sur une page, Manciet avait toujours un regard accueillant. Critique, assurément, mordant, parfois, mais accueillant. Homme de la parole publique à plus d'un titre, il était également celui du grand silence, des secrets tus. J'ai envie de vous citer en français un passage du texte qui figure sur la 4e de couverture de l'Enterrament a Sabres :

" Tends-moi cette main que j'en lise les lignes. Le pouce, vois, c'est la côte cantabre, et jusqu'à l'index la côte landaise. Ici, regarde, tu as la Garonne, et l'Adour. Entre les deux, rien, sauf de la lande et de la forêt désertes. Sur ce rien je vaticine.
Là subsiste, sache-le, une peuplade bafouée par l'Histoire. Moi, je lui donnerai mieux : de la légende. Elle parle, dit-on, un langage de brutes, inadmissible. J'ai voulu le faire chanter. On l'a considérée comme perdue, morte, avec sa langue, ses coutumes, sa foi. Je l'enterre, mais je l'enterre vivante.
Rien, mais toutefois assez de couleur, celle des incendies, des nuages violents, des péchés truculents ; et assez d'ombre, celle des pluies interminables, des impénitentes superstitions, des secrets obstinés, pour que j'en gâche le mortier d'un cérémonial exagéré et absurde, puisqu'il va disparaître avec un peuple, avec son fatras magnifique. Prends garde, n'en sois pas trop sûr. "

Et encore un sonnet, magnifique texte métaphorique, tissé de références et pourtant si léger :

Lo mon païs se'n vela se sembla
Es ent'anar entà tu
T'avisèc lo vaisheth com paraulas parièras
Medish brut de sorelh
E preu tristum aperat de nòst vilhas des.hèitas
D'eth avant s'esloishèc
Shens de brombà's ont ton vènt gran damòra
Ni l'Orion ont se liva
S'escartant lunh ta còsta e nòste vielh paratge
A la vela la veids s'esbarrir cap au peugue
E au trum -sabis-ic- a la nueit
Entà tu cingla

J'aimerais que l'année prochaine, tous les élèves d'occitan de l'académie de Bordeaux puissent travailler sur au moins un texte de Manciet. Dans ce cadre, je souhaiterais proposer un travail niveau collège et un autre niveau lycée qui serait affiché sur le site du Cap'òc. Chaque travail étant composé d'un ensemble pédagogique cohérent permettant une exploitation tant communicationnelle et linguistique que littéraire et culturelle. De même, j'aimerais que le stage de Saint-jean de Luz soit l'occasion de pratiquer son œuvre. Dans les références nombreuses vous pouvez trouver des éléments bibliographiques sur le site : http://www.uzeste.com/uz/mmm_biblio_manciet.shtml

Je vous prie d'agréer l'expression de ma considération distinguée.


 

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Jean-Marie SARPOULET