VII - Un exemple : Navarrenx

La construction et l'utilisation de la place-forte
Avec l'accord de François 1er, Navarrenx est fortifiée par Henri II d'Albret son beau-frère à partir de 1538, sur les indications de l'italien Fabricio Siciliano. Les bastions sont de deux type : un bastion pentagonal (bastion des Echos), plusieurs bastions à orillons (Noyers et Contre-mines). La réalisation étant assurée en une douzaine d'années par un maître maçon de Bayonne, François Girard. Un premier gouverneur militaire est nommé dès 1547. La ville est exemptée de la taille " à cause des abattements de maisons " qu'à nécessité la construction des fortifications. Les projets formés ultérieurement pour reprendre des travaux n'ont pas eu de suite, de sorte que l'ensemble visible actuellement est le témoin fidèle de la construction initiale. Un bastion sur la pointe occidentale a été envisagé mais jamais réalisé.

Vingt ans après sa construction, en 1569, un siège intervient lors des guerres de religion. Bernard d'Arros s'est replié dans la place pour résister à un contingent de troupes royales catholiques. Il dispose de 400 à 500 soldats, rejoints par une partie de la garnison d'Oloron. Il semble que les assiégeants pouvaient être au nombre de 4000 ou davantage. Outre que cette troupe manquait de vivres et de cohésion, l'assiégeant dispose ses pièces sur les hauteurs les plus proches. Or elles sont toutes à près de 800 mètres du rempart, ce qui est la limite de portée des canons d'alors, et oblige à effectuer un tir parabolique en hauteur. La retombée des boulets est imprécise, et les canons ne peuvent pas être utilisés en tir tendu pour percer les murailles : " les boulets ne faisaient pas autant de dommages que les munitions qui y avaient esté employées valoient ". Les tentatives d'assaut furent vaines également : le pont était bien défendu par les tirs depuis les bastions, et si les assaillants ont creusé des tranchées, la technique de tracé mise au point par Vauban n'était alors pas connue. C'est la seule véritable bataille rangée que Navarrenx eut à affronter.


Navarrenx : le plan général est pentagonal, les bastions en avant du rempart permettent le tir de flanquement, plusieurs ont un flanc arrondi (orillon).
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L'évolution du rôle de la place
La place continue par la suite à jouer un rôle stratégique ou symbolique. Elle sert de refuge ou d'entrepôt sécurisé. Lors de la venue de Louis XIII, pour rétablir le catholicisme et confirmer le rattachement du Béarn à la couronne, la place est réputée comme l'une des plus fortes du royaume. Elle est en bon état et approvisionnée, mais sa garnison est insuffisante pour soutenir un siège, et le gouverneur militaire, âgé de 80 ans, accepte un arrangement le 18 octobre 1620. En outre St Jean-Pied-de-Port constitue un poste plus avancé qui diminue l'importance de la place. Au fil des années, des canons sont retirés. L'évolution de la portée et de la précision des canons amène en 1718 au constat que la poudrière " n'est point assez à l'épreuve ". La place sert de garnison de second ordre, abritant des régiments au passage des troupes entre 1740 et 1760. Soumise au blocus d'une division espagnole de l'armée de Wellington, en mars-avril 1814, jusqu'à l'abdication de Napoléon 1er, la place est officiellement déclassée et la garnison supprimée par Napoléon III, en 1868.

L'évolution du rôle de la place tient donc d'abord à des raisons stratégiques (moindre importance d'une place qui n'est pas située à proximité des frontières, effacement progressif de l'autonomie du Béarn), avant que l'évolution des techniques architecturales militaires ne la rendent obsolète au XIXème siècle.

L'urbanisme d'une ville-bastion de transition
La ville était florissante au Moyen-Age et après l'établissement de la forteresse ne retrouva jamais son dynamisme du passé : " La ville était fort marchande autrefois, avant que l'on eût commencé à la fortifier " selon un témoignage de 1718. Mais il n'est pas établi si ce recul économique est lié aux difficultés de cohabitation avec les militaires ou est la conséquence de l'amoindrissement du rôle stratégique de la ville sur des voies de passage. Il n'était pas envisagé que le bourg s'étende extra-muros, pour ne pas fournir un refuge aux assaillants, et intramuros le surpeuplement était évité pour éviter des conséquences dramatiques en cas de siège. La fortification induit donc un gel de la démographie. Les artisans attirés par les travaux du XVIème ne se sont pas maintenus durablement. Les habitants se plaignent dès 1563 que " la nécessité de fermer et ouvrir les portes à certaines heures précises détruisait la liberté et le commerce ". L'espace intérieur fut réservé aux usages militaires, reportant extra muros la foire annuelle, contrairement à la vocation initiale de la bastide. Les tentatives de ranimer les foires au XVIIIème ne furent pas suivies d'effet important. Une crise économique intervient à la fin du XVIIIème siècle, à cause d'une pénurie des productions agricoles. Des émeutes éclatent en mars 1789.

Remparts et bastions de Navarrenx sont un exemple très bien conservé d'une des premières villes bastionnées. Les principes architecturaux de défenses ne diffèrent pas fondamentalement des réalisations de Vauban. Par contre la conception urbanistique est différente. Navarrenx est enserrée dans ses remparts à la façon des villes moyen-âgeuses dont les défenses jouxtaient les maisons, ce qui a figé le développement de la ville. La conception de Vauban fut au contraire de prévoir une ligne de défense très au-delà du secteur urbanisé, pour obliger l'assaillant à déployer des effectifs importants, et pour isoler les bâtiments militaires de la population : à Navarrenx, les bâtiments militaires sont insérés dans le tissu urbain. Lors du siège soutenu par Bernard d'Arros, on dénombre 500 hommes, pour 149 maisons en comptabilisées en 1549. La construction de bâtiments complémentaires (arsenal et caserne) en 1680 ne semble pas en rapport avec une éventuelle situation de siège, mais est sans doute en lien avec le rôle secondaire dévolu alors à la cité, celui d'accueil de troupes en transit.

A lire également :
Décret vicomtal instituant les tarifs du péage du pont de Navarrenx du 20 mai 1552
Liste des métiers répertoriés dans le dénombrement de 1385 à Navarrenx