Conférence de Hugues PAUCOT - Navarrenx/ Gurs le 3 avril 2007dans le cadre des conférences de printemps du CHAR

(notes revues par le conférencier)

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V - Les ingénieurs militaires pré-Vauban

Préambule: L’apparition des armes à feu

Cette histoire pourrait commencer au début du XIV avec l'apparition des armes à feu. La première représentation existante d’un « pot à feu » est tirée d'un manuscrit anglais, dit de Millemete, et daté de 1326. Ces premiers dispositifs tirent des flèches garnies d'une boule de cuir, destinée à assurer une certaine étanchéité. Toutefois, les premières armes à feu étaient en fait réputées aussi dangereuses pour les servants que pour l’adversaire, tant l’explosion de la pièce elle-même était fréquente, au point qu'il était conseillé aux artilleurs de recommander leur âme à Dieu avant l'usage de leur instrument de travail. Elles deviennent cependant rapidement suffisamment performantes pour détruire les murailles des châteaux et des villes moyen-âgeuses. Toutefois, il est intéressant de noter que l’escalade directe des enceintes, utilisée jusqu’alors, sera pratiquée encore bien après l’apparition des armes à feu, y compris lors du siège de Navarrenx en 1569.

            A la fin de la guerre de 100 ans, l'artillerie a cependant acquis une telle efficacité, qu'elle permet, entre 1449 et 1450, à Charles VII de conquérir 60 places en 16 mois ! En 1453, lors du siège de Constantinople par les Turcs, se déroule ce que l'on considère comme le premier bombardement de l’histoire par 69 canons.

            D'autre part, aux XIV-XVèmes siècles, le réseau routier reste limité. De plus, les armées doivent vivre sur le pays. Points de passage obligés et sources de biens, voire de nourriture, les villes constituent donc l’objectif principal des différentes armées. La stratégie est donc rudimentaire et subordonnée à la prise ou au déblocus des villes.

Le pouvoir des armes à feu va dès lors obliger les architectes de l'époque à repenser complètement la conception des murs d’enceintes. Parmi d'autres évolutions, apparaît la conception d’un mur hétérogène avec un intérieur plus meuble constitué de terre et destiné à amortir les chocs, c’est le remparement. D'autre part, jusque là, la défense des murs suit une logique verticale : on laisse tomber des objets sur les assaillants par les mâchicoulis, ou on leur tire dessus depuis les créneaux. Or ces maçonneries crénelées se révèlant très fragiles sous le tir des armes à feu, on les remplace progressivement par un profil arrondi en merlons courbes. Ce dispositif a toutefois pour inconvénient d’empêcher la visibilité de la base du mur; les assaillants ont donc la possibilité d’y effectuer un travail de sape.

La nouvelle architecture

La première solution envisagée est de recourir au flanquement latéral, les tirs deviennent donc horizontaux. Les canons sont disposés dans ou sur les tours, mais les tours ne possèdent généralement pas d'orifices en nombre suffisant pour évacuer la fumée.

D'autre part, comme le canon intervient pour défendre la tour voisine, ses servants protègent des coéquipiers menacés. Il y a donc une révolution dans la conception de la guerre, puisque jusqu’alors en effet toute la guerre se traduisait toujours in fine par un face à face.

            Cependant, l’utilisation du tir de flanquement à partir des tours rondes médiévales pose un problème de géométrie (figure 1). La forme ronde de la tour laisse un angle mort, dans lequel il subsiste une possibilité de se blottir pour un travail de sape. Il est donc nécessaire de développer une architecture différente. Ce sera celle des bastions, dont les formes rectilignes ne laissent pas subsister cet angle mort (figure 2).


Figure 1 : Utilisation d’une tour ronde pour un tir de flanquement : un angle mort (grisé) subsiste.

Figure 2 : Une géométrie à angles vifs permet aux bastions de ne pas laisser d’angle mort lors des tirs de flanquement.

a, angle flanqué, b, angle d’épaule.

L'Italie, berceau de la fortification bastionnée

A cette époque, l'Italie est l’enjeu de la rivalité franco-espagnole. De plus, elle est morcelée en de nombreux états indépendants et hostiles, où les princes, parfois impopulaires, doivent sécuriser leurs retraites. Enfin, la menace que font planer les Turcs sur la Méditerranée orientale est importante. Le contexte de l’Italie va expliquer la mise au point de ces nouveautés architecturales. Le mouvement intellectuel de la Renaissance encourage en effet la recherche de nouveautés ; les artistes sont polyvalents et commencent à utiliser la planche à dessin et les plans, les principes stylistiques valorisent la symétrie.

En 1494, au début des guerres d'Italie, Charles VIII dispose d’une puissance de feu considérable, 140 bouches à feu en bronze. Les conquêtes sont au début très rapides, obligeant les architectes italiens à adapter les constructions existantes.

Les premières réalisations

Parmi les principaux acteurs, peuvent être mentionnés Martini (Sassocorvaro, 1475), Pontelli (Rocca d'Ostie, 1482-86), la famille San Gallo, Léonardo de Vinci (Venise vers 1500), Michelangelo (Florence, 1529), Michele San Micheli (Verone, 1527-30), Bramante (Civitavecchia, 1508).

La première construction achevée semble être la Rocca de Nettuno (1501-1503), due à A. Giamberti da San Gallo, qui suit un plan carré avec tours en angles : le plan médiéval de Philippe Auguste n’est donc pas encore remis en cause, mais simplement adapté avec des tours angulaires et non plus arrondies.

L'apparition de ce type de fortification est un peu plus tardive en ce qui concerne les enceintes urbaines qu'il fallait remanier et non construire à neuf. Les premières modifiées sont celles de Ferrara (1512-1518), Civitavecchia (si l'on en croit un plan daté de 1515), Urbino, Pesaro et Senigallia (1515), Padoue (1526-30) et Vérone (1527). La Fortezza de Basso, à Florence, qui représente la première vraie citadelle, est construite en 1534.

Sur le territoire de la France actuelle, la première réalisation pré-bastionnée est vraisemblablement Collioure (alors possession espagnole), dont la forme d'un des boulevards est proche du demi-bastion. Réalisé entre 1504 et 1510 par un Espagnol, maître Ramiro, le boulevard de la Carniciera du château royal est inclus dans l’actuel bastion des Dominicains, modifié à l'époque de Vauban. Maître Ramiro est crédité de 7 sièges, dont celui de l’Alhambra de Grenade (Espagne). En 1495, il est envoyé en Roussillon et construit le fort de Salses. Celui-ci conserve un plan moyen-âgeux carré avec tours en angles et donjon. Les murs de défense sont massifs, leur épaisseur est seulement agrandie. Maître Ramiro n'eut pas l'intuition du remparement et du terre-plein, privilégiant au contraire l'emploi systématique de la maçonnerie.

Les architectes italiens au service des nations étrangères

Le premier architecte italien dont nous ayons gardé la trace et arrivé en tant que tel en France est vraisemblablement Fra Giocondo, présent sur le territoire entre 1496 et 1499. C’est un moine érudit en latin et en grec. Il est nommé architecte royal et fait réaliser à Paris le Pont Notre Dame et le Petit Pont. Il intervient probablement aussi à Narbonne mais contribue certainement à la construction du fort de Leucate (modifié ultérieurement puis finalement démantelé en 1665). Il repart en Italie où il intervient en 1506-1508 à Venise, en 1509 à Padoue, et en 1514 à St Pierre de Rome.

En 1524-1525, le boulevard Saint-Sébastien de Lyon est le premier bastion réalisé en France, il est l’œuvre de Anchise de Bologne. Suivent ensuite les réalisations de la porte Ste Croix à Bordeaux (1525-35), puis un bastion aménagé dans l’enceinte médiévale de Troyes en 1532-1544. Entre 1536 et 1549, les réalisations concernent surtout le nord de la France (Ardres, Saint-Pol, Thérouanne, Hesdin, Montreuil sur Mer et Boulogne sur Mer) et sont l'œuvre de Dominique Cortone et surtout d'Antonio da Castello.

Au XVIème, les ingénieurs au service des Valois viennent donc essentiellement d’Italie. L’exode en France des artistes d’Italie s’explique par la crise économique à partir des années 1520, les sacs de Rome en 1527 puis de Florence en 1530. En outre, en 1533, Henri II épouse Catherine de Médicis, ce qui encourage politiquement cette émigration. Apparaît alors en France en ce début de XVIème siècle, le titre d’ingénieur du roi. On en compte une trentaine au bas mot, dont 7 attestés dès 1534. Parmi eux mentionnons Marini (Vitry-le-François, Rocroi), Befani (Brouage, 1ère enceinte).

Si la grande majorité des ingénieurs sont italiens, quelques français sont cependant signalés : Jean de Saint-Rémy et Philibert de l’Orme, par exemple.

Il faut noter également la présence de quelques ingénieurs au service des Ducs de Savoie (Montmélian, aujourd’hui détruite, Sisteron, Fort Barraux). La situation est différente en Allemagne et Angleterre, ou encore en Espagne où la moitié des ingénieurs sont autochtones. Au contraire, les architectes au service de l'Angleterre comptent très peu d'Italiens dans leurs rangs.

Ces ingénieurs se forment par l’expérience, notamment lors de sièges, et auprès de maîtres. La tradition familiale est importante, par exemple celle des San Gallo. Ils utilisent de plus en plus les mathématiques, ce sont souvent aussi des sculpteurs, graveurs, peintres. Ils sont itinérants, interviennent de façon temporaire en délégant de façon importante la réalisation à des architectes locaux. Ils vont et viennent au gré des besoins et sont en compétition entre eux (cf diatribe de Michel Ange contre Antonio San Gallo).

Navarrenx

La première réalisation complète projetée en France est St Paul de Vence. François 1er commissionne François Mandon de St Rémy en 1538, mais les travaux s’étalent de 1546 à 1556. De sorte que Navarrenx est de facto la première cité bastionnée effectivement construite en France, puisque le vote des premiers crédits intervient en 1538 et la nomination du premier gouverneur en 1545. Le plan d’origine a pu être réalisé suite à des observations faites en 1543, mais il ne sera retranscrit qu'en 1563 ; il mentionne le bastion de la Castérasse, qui n’a jamais été réalisé.

L’ingénieur responsable du projet de Navarrenx est Fabricio Siciliano. Il est dit ingénieur du royaume de Naples, de sorte que son nom peut signifier « le sicilien ». Il se signale en 1537 à Dax, en 1538 à Narbonne et Béziers, il donne un avis sur Toulouse, passe à Libourne. En 1539, il visite Boulogne et Bayonne. Sa présence est attestée le 11 décembre 1544 à Navarrenx (AD64). Le 28 février 1545, il est en procès à Bordeaux (AD33). Il est porté dans le registre des rois de France en 1548, 1549 et 1559.

Les ingénieurs militaires d’Henri III à Louis XIV

Par la suite, sous Henri III, les guerres de religion réduisent l’argent disponible pour les constructions, le pouvoir royal s’affaiblit, et les besoins de défense portent plutôt sur de petites bandes armées, pour lesquelles des murailles assez solides mais pas trop coûteuses sont suffisantes.

Sous Henri IV, on compte une douzaine d'ingénieurs, un brevet défini leur mission par zone, et en 1602 est créé le titre d’ingénieur ordinaire du roi. Ils sont devenus de véritables fonctionnaires avant la lettre.

Au début du XVIIème, les ingénieurs italiens sont remplacés par des nationaux. De plus, une influence néerlandaise s’exerce suite au conflit entre les Pays Bas et l’Espagne, et à l’expérience acquise dans cet environnement particulier (utilisation de la brique). L’école française compte dans ses rangs Hervé Boullard; il habite Navarrenx en 1573 et fait édifier une pile de pierre du « pont de bois » (sic), il vaque aux fortifications de la cité, puis intervient à Mont de Marsan en 1577, et à Nérac en 1585.

Errard de Bar-le-Duc apprend son métier en Italie et exerce sous Henri IV à partir de 1590. Il travaille aux fortifications de Picardie et d'Ile-de-France en 1599. Son livre « La fortification réduicte en art et démontrée » et le premier ouvrage sur les fortifications écrit en français, il paraît en 1600. La plupart de ses autres œuvres sont des ouvrages de géométrie. Il préconise l’angle droit pour l'angle flanqué et les angles d’épaule. Les orillons arrondis sont abandonnés car moitié plus onéreux qu’un profil entièrement rectiligne et trop facilement détruits par la bombe. Sera réalisée selon ces principes la citadelle d’Amiens, et modifée celle de Doulens.

Sous Louis XIII, le corps compte une cinquantaine d’ingénieurs, presque tous français. Les raisons de cette expansion sont évidentes. La France est un pays riche, sa frontière est étendue et vulnérable, et elle dispose d’une culture scientifique. Parmi eux, on trouve Pierre de Conty, seigneur de la Motte d’Argencourt. Il entre au service de Richelieu, devient Ingénieur général des provinces d'Aunis, Saintonge, Poitou, Guyenne, Béarn et Navarre à partir de 1625, il reconstruit Brouage en 1628, et réalise probablement la citadelle de St Jean-Pied-de-Port. Ses réalisations sont plus nombreuses que celles d’Errard, mais il est moins célèbre car il n’a pas laissé d’écrit.

Antoine de Ville (1596? - 1656/7) rédige un ouvrage intitulé les Fortifications en 1628, puis en 1639, un autre sur la charge des gouverneurs de place, qui restera en usage jusqu'en 1870. Il réalise notamment Pula en Croatie pour le compte de la République de Venise.

Blaise François de Pagan, compte de Merveilles (1604-1665) est signalé en 1620 dans la suite de Louis XIII lors de la réduction du Béarn et de Navarrenx. Il écrit plusieurs ouvrages, dont en 1645 Les fortifications, dans lequel Vauban trouvera une grande part de son inspiration.

Sous Louis XIV, on assiste à la mise en place d'une importante politique de fortifications sous l'impulsion de Louvois et de Colbert. Il n’y a pas d’école spécifique, les hommes de l’art sont issus de l’artillerie, mais un examen d'entrée est organisé. En 1691, 276 spécialistes sont recensés. Louis Nicolas, chevalier de Clerville, est nommé commissaire général des fortifications en 1662, tandis qu'en en 1693, François Ferry réalise un plan de Navarrenx. Sébastien Lepreste de Vauban semble être passé à Navarrenx en 1685 comme en témoigne une carte réalisée le 8 décembre.