VI - Vie et mort des bastions, du XVI° au XIX° Siècles

Les contraintes d'architecture pour défendre les places face à l'artillerie marquent la fin des châteaux-forts au profit des places-fortes bastionnées : ce sont donc des citadelles qui sont désormais construites aux frontières ou en bordure de la Bretagne : Dinan, Fougères (1460-1480), St-Malo, ou ailleurs : Bordeaux, Dijon, Salses.

Les guerres d'Italie provoquent une réflexion sur l'architecture des enceintes, différents théoriciens (dont Léonard de Vinci) proposent des principes nouveaux. Turin n'est pas la plus typique des réalisations effectuées, mais c'est cette ville qui fera connaître cette formule en France.

L'usage du canon nécessite une vaste plate-forme sommitale. De plus la distance entre chaque ouvrage doit être calculée en fonction de la portée des canons ou de l'arquebuse. Le tir tendu impose une forme polygonale, et particulièrement la forme pentagonale, pour que l'assaillant soit toujours pris sous un feu croisé sans angle mort. En avant des courtines, les bastions sont d'abord de plan carré, puis se raccordent à l'enceinte selon une forme semi-circulaire (orillon) ; ce dispositif évite un angle mort mal protégé. Enfin le profil remparé des courtines dispose de la terre à l'intérieur du mur, celle-ci étant plus molle constitue le meilleur remède contre le boulet. La conjonction du système pentagonal et du profil remparé définit le système bastionné. Il a fallu 80 ans pour le mettre au point, mais il restera en vigueur pendant 3 siècles, jusque vers 1870.

Jusqu'à la fin du XVIème, la confection des enceintes bastionnées est le monopole de spécialistes venus d'Italie et qui exercent leur activité dans divers pays d'Europe. Une génération d'experts italiens remodèle ainsi entre 1535 et 1540 les places fortes françaises.

En France, les guerres de religion induisent un recul pendant 35 ans, les constructions ne suivent plus les règles nouvelles, cependant différents dispositifs sont expérimentés (ponts, embrasures). L'insécurité provoque la modernisation de certaines enceintes urbaines (Brest, St Malo, Vannes, Concarneau…). La formule circulaire médiévale, améliorée par des dispositions de flanquement, reste encore largement employée, même si elle est en fait devenue inefficace en cas de siège.

Le premier livre traitant de fortification paraît en France en 1600, par Jean Errard. S'il a lui-même peu construit, ses principes sont repris plus tard, notamment par Vauban (1633-1707). L'œuvre de ce dernier marque l'apogée de la fortification bastionnée car les techniques de l'ingénieur se trouvent alors en adéquation avec la stratégie et la politique du prince. Vauban met au point une technique d'attaque des places, en s'aidant de tranchées creusées à l'extérieur, selon un profil bien étudié. Il en vient à considérer que toute place est prenable dans un délai de 48 jours. Mais pour ce faire l'effectif d'un corps de siège doit être 10 fois supérieur à celui de la garnison, sans tenir compte de la main d'œuvre locale utilisée pour les terrassements et les tranchées. Il faut donc concentrer des forces très nombreuses pour un siège alors qu'un effectif plus modeste peut assurer la défense.

Vauban fixe des règles pour une ville bastionnée : il faut 600 hommes par bastion, ainsi une ville à 6 bastions doit être défendue au plus par 4000 soldats, et ne doit pas comporter plus de 8000 habitants. Il faut isoler les bâtiments militaires de la population. Contrairement à la cité médiévale qui enserre étroitement l'habitat, la ville bastionnée laisse des espaces libres. En agrandissant la place forte, on oblige en effet l'ennemi à multiplier le nombre de terrassements et de tranchées, ce qui nécessite un plus grand nombre d'assiégeants. Neuf villes sont créées par Vauban, les villes réaménagées subissent une modification importante des contours.

Au XVIIIème, les canons deviennent très mobiles, et les nouveaux modèles ont 800 m de portée utile, avec une cadence de deux coups par minute. Montalembert (1714-1800) est le premier à concevoir une défense des places reposant sur un chapelet de forts se flanquant mutuellement, ce qui préfigure l'éclatement de la fortification : des ouvrages sont disposés en avant pour constituer des pôles d'attraction et interdire des tirs directs sur les corps de place. La multiplication des routes, la mobilité accrue de l'artillerie amène à négliger la fortification à la fin du XVIIIème : le temps des bastions est alors révolu. L'Empire est une période d'offensives foudroyantes laissant peu de place à la guerre de siège.

En 1858, les corps des canon et des fusils sont rayés en spirale à l'intérieur pour imprimer un mouvement hélicoïdal au projectile : la précision de trajectoire se trouve accrue. Le fusil Chassepot apparaît en 1866. Toute attaque à découvert peut être arrêtée à 150 m des bastions, ce qui conduit à négliger les dispositifs de défense rapprochée et à simplifier le tracer des forts. Les règles précises adoptées pour le plan et le profil des bastions n'ont donc plus d'objet.