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Les Lieux de mémoire,

Un livre, un concept, des utilisations possibles

 
 
Derrière cette expression se cache en fait un livre – concept, lui-même devenu monument et lieu de mémoire (ce qu’il ne prétendait pas devenir) intitulé Les Lieux de mémoire, publié entre 1984 et 1992, composé de 7 volumes et plus récemment en trois volumes aux éditions Quarto Gallimard (1997).
C’est après avoir animé pendant trois ans entre 1978 et 1981 un séminaire à l’EHESS, que l’historien Pierre Nora mit en chantier ce livre : à partir d’étude de cas, son souhait était de travailler autour de la genèse de la mémoire nationale, en comprendre sa lente élaboration, et celle de ses symboles devant, selon l’auteur, le danger de sa « disparition rapide ».

I. Les « lieux de mémoire » : un concept d’historien.

Le concept – Dans une longue et dense introduction dont le titre à lui seul évoque la problématique du projet, « Entre Mémoire et Histoire », Pierre Nora explicite le concept des lieux de mémoire et leur rapport à l’histoire écrite alors.
Pour lui, la société française au tournant des années 70 se trouve face à « la fin de l’histoire –mémoire ». L’intérêt est porté sur la mémoire collective. Cette fin d’un vécu sensible de la mémoire, cette rupture avec des « milieux de mémoire » qui nous raccroche au passé fonde ce besoin, très contemporain des « lieux de mémoire », différents, mais voisin, du « lieu d’identité ». En effet, l’actualité semble alors être devenue le terreau qui nourrit la société à l’inverse de la mémoire ancestrale transmise dans le contexte du monde paysan disparu. D’autant qu’en parallèle, dans le cas français, l’Etat-nation a perdu de sa résonnance et par ricochet, affaiblit encore davantage l’histoire-mémoire qui le portait. Cette évolution transforme également le rôle de l’historien, qui n’est plus un fin passeur de mémoire, « un véhicule  de transmission » qui comptait moins lui-même que sa fonction. Aujourd’hui, il devient un lieu de mémoire, dont le rôle est de donner sens à un passé à comprendre, mais avec sa subjectivité dévoilée. D’où le travail important mené alors par les historiens afin de réfléchir à l’écriture de l’historie. Plus de « mémoire spontanée », donc créer des lieux (archives, commémorations) qui l’incarne, du moins pas de manière vivante mais symboliquement (d’où l’intérêt de confronter les élèves avec les lieux de mémoire figée, et des témoins, pour qui ces lieux portent encore une mémoire opérante  . Pierre Nora parle d’un « culte documentaire », une volonté d’accumuler les archives, tout ce dont nous ne pouvons nous souvenir. La fin de l’histoire-mémoire a multiplié les volontés de reconstruire les parcours, l’histoire individuelle, les groupes, les sciences (comme l’histoire).
Pierre Nora en profite alors pour distinguer avec clarté alors Mémoire et histoire : « L’histoire est la reconstruction toujours problématique et incomplète de ce qui n’est plus. La mémoire est un phénomène toujours actuel, un lien vécu au présent éternel ; l’histoire une représentation du passé », p. 25. « Dès qu’il y a traces, distance, médiation, on n’est plus dans la mémoire vraie, mais dans l’histoire », p. 24.
 
Double projet alors : devant la disparition de la mémoire nationale, collective, repérer les lieux où elle s’est construite et comprendre la genèse de cette mémoire (mémoire comme objet d’histoire). Ces lieux peuvent être concrets, abstraits, intellectuellement construits. Ils se présentent en fait comme des objets, lieux de mémoire quand il échappe à l'oubli, quand une collectivité l’investit ou le réinvestit de son affect et de ses émotions. Une « unité significative, d’ordre matériel ou idéel (une idée) dont la volonté des hommes ou le travail du temps a fait un élément symbolique d’une quelconque communauté ». Nous pouvons donc percevoir d’emblée que le concept lieu de mémoire, peut être interrogé à plusieurs échelles (du local au national, du national à l’Europe).
 
Au total, ces lieux de mémoire apparaissent comme matériels, symboliques, fonctionnels ; au carrefour entre mémoire (des lieux pensés comme vecteur de mémoire – les monuments aux morts) et histoire (passage du temps qui transforme leur signification).
Deux exemples peuvent être présentés ici :
  • Le calendrier révolutionnaire : construit comme un repère de mémoire, et qui véhicule de la mémoire.
  • Le « Tour de France par deux enfants » - livre publié en 1877. qui dès le départ est pensé comme un livre transmettant de la « mémoire nationale », et qui est devenu, avec plus de 8 millions d’exemplaires, un livre référence, « lieu de mémoire » de la IIIe République et de son projet éducatif.
Pierre Nora évoque des degrés des classements possibles entre des lieux de mémoire tout entier, et des lieux « dont la dimension de mémoire n’est qu’une parmi le faisceau de significations symboliques » (le drapeau par exemple).  
Au final, pour Pierre Nora, cette exploration dans la nébuleuse des lieux de mémoire s’inscrit au croisement d’une réflexion de l’histoire sur elle-même, et d’une période marquée par la fin de la mémoire : « L’histoire est notre imaginaire de remplacement » (p. 43), dont la mémoire serait au cœur.
 
Le livre – Construit autour de trois parties – « La République », « La Nation », « Les France ». Dans le premier, l’intérêt est porté sur les lieux de mémoire de la République symbolisée, commémorée et enseignée ; le deuxième, se place dans une perspective plus patrimonial, une mémoire plus lointaine ; dans la troisième partie, sont inventoriés les héritages pluriels qui nous conduisent du national au local. Tous les lieux interrogés sont ceux dont on se souvient, mais aussi où la « mémoire travaille ».
 
            Mémoire profonde : La Nation
            Mémoire plus politique : La République
            Mémoires locales/commune(s) : Les France
 
Au total, l’ensemble des notices représentent plusieurs milliers de pages (certains ont évoqué une sorte « d’inventaire à la Prévert »), rédigées par les meilleurs historiens du temps qui ont participé à leur écriture, médiévistes comme historiens du contemporain. Citons Maurice Agulhon, Antoine Prost, Michel Vovelle ou Mona Ozouf.
Comme tout livre d’histoire, et Pierre Nora en a bien conscience, Les lieux de mémoire reste un objet de son temps, une analyse construite à partir des interrogations, du questionnement liés au contexte particulier du début des années 80, tourné vers un « réinvestissement dans la mémoire nationale » (1980, année du Patrimoine) à travers la multiplication des commémorations, alors même que cette mémoire perd de sa vivacité, et que l’histoire se cherche un nouveau paradigme et se tourne sur sa propre histoire (historiographie, épistémologie).
           
Au final, cette réflexion sur la problématique des lieux de mémoire conduit en définitive à une réflexion sur l’écriture de l’histoire, son sens et son inscription dans la société (quelle relation entretient-elle avec son passé ?). Mais en faisant œuvre de déconstruction, l’œuvre  aboutie parfois au contraire à un renforcement de l’idée de commémoration.
 
Quoiqu’il en soit, c’est un concept qui est entré dans le dictionnaire, un paradigme (modèle) qui n’est en rien dépassé. Au contraire, les nouvelles technologies permettent d’ériger des lieux de mémoire quasi individuels, de participer à la valorisation de lieux de mémoire de communautés ou d’en faire la publicité en direction de la communauté nationale ou internationale. Le danger de tomber dans un détournement de concept s’intensifie alors. Face à ce danger, un projet comme la Cité Nationale de l’histoire de l’Immigration inaugurée en 2007 avait été bâti, sans réussir totalement, dans le souci de créer un lieu spécifique d’histoire en direction de l’édification de l’ensemble des citoyens, sans sombrer dans le repli sur une mémoire spécifique et conflictuelle.
 
Il convient de rapprocher l’émergence de la problématique des lieux de mémoire avec celle liée au devoir de mémoire (devenu en quelques années un concept four tout et pourtant sujet à de nombreux débats) ou au trop plein de dates commémoratives (discuté par Pierre Nora dans la conclusion du dernier tome des Lieux de mémoire), en parallèle avec la reconnaissance demandés de groupes de plus en plus nombreux, le tout dans le cadre, d’une part, de la décentralisation (rôle des collectivités locales), d’autre part dans celui de la  construction européenne et de la difficile élaboration d’une identité commune donnant sens à une citoyenneté européenne. On le voit, la problématique posée par les Lieux de mémoire paraît encore aujourd’hui très opérante.
 
Pour terminer, il faut souligner que ce concept a très rapidement était récupéré par des historiographies d’autres pays que la France, comme l’Allemagne ou le Québec (voir bibliographie indicative). Alors que plusieurs réflexions ont été menées autour de l’existence de lieux de mémoire européens, fondés sur :
  • Une identité commune.
  • Une histoire commune de la construction européenne.
Dans le monde de l’éducation, le projet du manuel franco-allemand (première et terminale) a été réalisé dans le souci de confronter les mémoires de ces deux pays.
Enfin, on ne pouvait pas, à l’occasion du 90e anniversaire de la commémoration de l’armistice du 11 novembre 1918, ne pas se demander si, passant de la mémoire vive à l’histoire (mémoire(s) vive(s) au pluriel faudrait-il écrire), la Grande Guerre, après ses lieux de mémoires singuliers (Verdun, Douaumont, le Chemin des dames, les monuments aux morts), n’est pas devenue totalement lieu de mémoire, réinvesti à la fois par l’histoire « officielle » (discours de Nicolas Sarkozy demandant à ce que l’ensemble des combattants de la grande Guerre soit honoré), par les mémoires familiales et communautaires, tout en prenant peut-être un caractère européen.
 
Conclusion : Des lieux de mémoire, à la mémoire et à l’histoire : les lieux de mémoire interrogent nos rapports à notre identité et révèlent à la fois la pluralité de ses composantes, tout en donnant du sens collectif, et c’est en cela que nous voulions l’interroger dans le cadre de nos missions d’enseignement (transmission et sens) aujourd’hui.
 

II. Les lieux de mémoire : un concept opératif dans les programmes ? L’exemple du collège.

La problématique serait ici de savoir en quoi cette notion pourrait être opérante dans notre enseignement.
Au collège, si la notion de « lieu de mémoire » n’est pas abordée telle quelle, l’idée affleure d’un enseignement qui doit mettre en lumière un « patrimoine culturel commun », dépassant l’échelle nationale. La notion de « document patrimonial », appliquée à une histoire extra nationale, et faisant appel à la notion de patrimoine de l’humanité, conduit les élèves à construire des repères, «un patrimoine qui permet à chacun de trouver son identité ». Et « cette identité du citoyen éclairé repose sur l’appropriation d’une culture », (Histoire, géographie, éducation civique. Programmes et accompagnement, 2000, p. 14). Pour l’historien Serge Berstein, l’histoire et la géographie doivent « former à l’intelligence active, assurer la transmission d’un patrimoine culturel en exerçant le jugement critique, forger une identité citoyenne », (Ibid., p. 80). « Il s’agit bien d’enraciner une culture commune à tous », p. 81.
Le nouveau programme (BO n°6 du 28 août 2008) ne change rien à cette finalité, puisque nous pouvons lire dans l’introduction que l’enseignement de l’histoire et de la géographie vise à « transmettre aux élèves des références culturelles qui leur permettent de mieux se situer dans le temps, dans l’espace », tout en évoquant le rapport à l’identité, riche, multiple, ouverte à l’altérité. Le programme d’histoire s’oriente ainsi vers la « reconnaissance dans le monde d’aujourd’hui des traces matérielles et idéelles du passé », alors qu’un des trois axes retenus en histoire doit conduire à « participer à une éducation au patrimoine »
Ainsi donc, nos « lieux de mémoire », interrogés pour eux-mêmes ou passés dans la catégorie patrimoine, peuvent constituer autant de supports historiques/mémoriels appelés à fonder de l’identité « positive » et donc du « vivre ensemble ».
 
Exemple du programme de 4e/3e
  • autour des valeurs de la République et de ses symboles : l’histoire à partir du Panthéon ?
  • Histoire du lieu – une culture chrétienne (basilique sainte Geneviève)
  • Un lieu pensé par les révolutionnaires pour conserver la mémoire, devenu un lieu de mémoire, réactivé à l’occasion de la panthéonisation d’un grand homme, ou lors de manifestations (Lieu emblématique de la République).
  • Histoire politique du XIXe siècle, ou comment les régimes politiques successifs transforment le symbole.
  • Batailles autour des grands hommes : l’entrée du cœur de Gambetta en 1920 (Cinquantenaire de la IIIe  République) et hommage au soldat inconnu la même année.
  • La République, les valeurs, l’identité collective.
Les lieux de mémoire : Sans épuiser l’ensemble des utilisations possibles :
 
  • Education civique : Rapport entre histoire et mémoire, l’identité en question et en réponse (lieux de mémoire de l’immigration par exemple). Interroger la notion de mémoire collective (dépasser le communautarisme qui tarie le ‘vivre ensemble’).
    • Ex : les Archives départementales : un lieu de mémoire pour tous.
  • Histoire locale – histoire nationale : changement d’échelle entrevu dans la présentation du concept, opératif ici. Comprendre la construction d’un lieu de mémoire vive, et son rapport à la Grande Histoire.
    • Ex : Le petit patrimoine rural. Quelle mémoire s’y rattache ? Une recette de cuisine, mémoire et histoire d’un fruit (qui pourrait être le pruneau…).
Lafon Alexandre, professeur d'Histoire Géographie

 



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©   23/10/2017           

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