Un village martyr : ROUFFIGNAC

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ROUFFIGNAC:
LES JOURNEES DRAMATIQUES
du 31 MARS au 2 AVRIL 1944

De toutes les communes martyres du Département de la Dordogne, ROUFFIGNAC est celle, sans conteste, qui a été la plus sinistrée de toutes, puisque l’agglomération a été presque entièrement détruite par les éléments de la Division « B » ou « Brenner », venue en mission dite de répression avec, à sa tête, celui qui lui avait donné son nom, le sinistre Général BRENNER.
ROUFFIGNAC, première cité pillée, puis incendiée, livrée à la barbarie nazie, a été pour la France entière l’image de ses souffrances et de ses immenses malheurs.
Nous avons voulu rappeler les événements qui se sont déroulés avant, pendant et après ce drame, le plus exactement possible, pour permettre à ceux qui ont vécu cette période et à ceux plus jeunes qui désirent savoir, de se faire une idée précise, la mieux comprendre, devant cette accumulation d’erreurs voulues ou non, propagées, déformées, dans des écrits repris par certains auteurs « se réclamant modestement de l’histoire ».
Pour ce faire, nous avons successivement rencontré de nombreux témoins qui ont vécu ces journées terribles, dont ils gardent un souvenir toujours vivant, mais chacun en particulier, pour les événements auxquels il a été intimement mêlé.
C’est à la suite de quelques faits isolés, mais déjà très significatifs, que les Allemands font leur apparition à Rouffignac, le 1er novembre 1943. Ils se rendent au hameau de « Peylon », où le groupe « ROLAND » est installé. Comme ils ne trouvent pas ceux qu’ils recherchent, ils pillent des maisons. Le 22 novembre 1943, ils reviendront à « La Pradélie » où, cette fois ils surprendront deux « maquis ».
Le 14 février 1944, une colonne traverse le bourg pour se rendre au « Moustier », où ils savent exactement où stationne un groupe de maquis. Là encore, ils pillent les maisons habitées par les personnes signalées comme aidant la Résistance : ils arrêtent M. et Mme ROYE, M. SALVIAT et M. LESVIGNE. Au retour, cette colonne fait halte en haut du bourg de Rouffignac. Quelques soldats pénètrent dans une maison et se saisissent de M. Delpech. Fait surprenant : ce dernier avait été convié justement ce jour-là pour faire de l’huile de noix dans cette maison.
Ces personnes arrêtées seront incarcérées dans les cellules de la Caserne Daumesnil à Périgueux (35e). Après interrogatoires, M. et Mme Roye seront déportés ; MM. Salviat, Lesvigne et Delpech, faute de preuves suffisantes, seront relâchés après 8 et 14 jours.
Au retour, cette même colonne sera attaquée par une formation de la Résistance et subira de nombreuses pertes au lieu-dit « Les Rivières Basses », entre Les Versannes et Niversac.
Ainsi, nous venons de le constater - et nous aurons l’occasion de le découvrir tout au long de ce récit - les Allemands étaient parfaitement et minutieusement renseignés sur les faits et gestes des habitants de Rouffignac. Ces traîtres délateurs, peu nombreux mais particulièrement haineux et dangereux, exagéreront certains faits pour se donner de l’importance auprès de leurs maîtres. L’Allemand, sur les affirmations de cette racaille, compare bientôt Rouffignac à un « Petit Moscou » et ses habitants à de « dangereux terroristes » et fatalement décidé d’agir pour mettre fin à cette situation. Entre temps, des indicateurs de la Gestapo tombent entre les mains de la Résistance et, « comme ils en ont l’habitude », ils parlent...
La Résistance décide d’avertir les Rouffignacois. Une nuit de janvier, les combattants du maquis frappent à toutes les portes : « Attention !... les chleuhs doivent arrêter tous les hommes valides. Soyez prudents, ne venez plus coucher chez vous ! » (du même coup, les traîtres sont prévenus aussi).
Les hommes partent dans la nuit, avec la neige, Pour se réfugier chez des amis sûrs. Les jours passent, rien n’arrive. Chacun pense : c’est une fausse alerte... reprend confiance et reste chez lui. L’Allemand, encore une fois parfaitement renseigné, retarde l’opération projetée. Il veut agir par surprise et tendre son piège avec le maximum de chance de réussite.
Ainsi, nous arrivons au 30 mars 1944.

Le premier témoignage qui va suivre, nous l’avons demandé à M. Fernand LABLENIE, alors Maire de Rouffignac.

M. Lablénie a eu la grande obligeance de rechercher et de nous remettre copie d’un rapport qui lui avait été réclamé à la Libération.
« De cette façon, nous déclara-t-il, nous serons sûrs que rien ne sera oublié ou déformé comme nous pourrions le craindre, après le temps écoulé ».

Voici ce document reproduit :

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Le 30 mars 1944, dans un engagement qui avait lieu sur la route 89 entre la gare de Milhac-d’Auberoche et le bourg de Fossemagne, un groupe de maquis faisait prisonniers deux Allemands. La voiture qui conduisait ces prisonniers au camp, passa par Rouffignac, s’arrêta quelques minutes devant le Café de France, où quelques jeunes s’approchèrent curieusement et, quoique très heureux de la bonne prise qui venait d’être faite, ne manifestèrent nullement. Malheureusement, le soir même, ces prisonniers étaient délivrés à une dizaine de kilomètres de Rouffignac.
Le lendemain matin, dès 9 heures, une file d’autos, de camions remplis de soldats allemands, d’automitrailleuses et de canons, arrivait par la route de Périgueux et, en quelques instants, cernait le bourg, barrait les routes et disposait un peu partout des armes automatiques. Quelques voitures qui descendaient sur la route de Plazac, se rencontrèrent à 1 km de la sortie du bourg avec une voiture du maquis. Un engagement sans résultat eut lieu, puisque nos maquisards purent s’échapper à travers bois. Aussitôt, des coups de feu furent tirés, le canon gronda tout autour de la localité. L’angoisse, l’affolement s’emparèrent alors de la population. Quelques hommes réussirent à gagner les coteaux voisins, d’autres rentrèrent chez eux se demandant ce qui allait se passer. C’est alors que deux officiers en furie (un capitaine et un lieutenant), vinrent à la Mairie, ouvrant brusquement les portes, disant à mon secrétaire M. Delmontel et à moi-même : « Vous êtes arrêtés ». Les deux officiers me rendent responsables des événements de la veille et m’ordonnent de les suivre dans la grande salle de la Mairie. Là, les questions succèdent aux questions : « Où est le maquis ? Vous savez où est le maquis ».
Mes réponses sont toujours les mêmes, c’est-à-dire négatives. Les questions deviennent plus pressantes. Le capitaine, revolver au poing, assiste à l’interrogatoire, mais je ne fléchis pas un instant. Ce que voyant, l’officier me dit : « Voulez-vous parler, oui ou non ? ». Toujours aucune réponse. Je suis alors roué de coups de poings à la tête jusqu’au moment où, étourdi, je m’écroule, pour recevoir des coups de bottes qui me laissent tuméfié et contusionné.
Voyant qu’ils ne pouvaient rien obtenir de moi, ce fut le tour de mon secrétaire, qui fut battu à coups de ceinturon dans la figure et qui, malgré ses souffrances, ne céda pas lui non plus.
Dans leur colère croissante, ces barbares m’ordonnent de rassembler tous les hommes sur la Place du Foirail, ajoutant : « Tous ceux qui ne se présenteront pas, seront fusillés ». A 11 h., dès que le tambour fut passé, les hommes, dont deux vieillards de 88 ans, vinrent se ranger sur deux rangs, où ils furent classés en deux catégories, ceux de plus et ceux de moins 50 ans. Le Docteur Girma, présent sur les rangs, fut appelé pour un enfant malade, mais l’autorisation lui fut refusée d’aller, même sous escorte, soigner cet enfant.
Le cercle de baïonnettes se resserre sur tous. L’interrogatoire individuel commence et pas un des 66 hommes interrogés ne se laisse intimider par les menaces, pas un ne révèle le repaire de nos maquis. Les femmes et les enfants attendent anxieusement le résultat de l’interrogatoire, se demandant ce qui allait se passer, redoutant un grand malheur.
A 15 h., une voiture allemande amenait le Général Brenner, de la 44e Division B. Il jeta un coup d’œil sur tous les hommes rassemblés, s’entretint avec les officiers boches, me fit appeler et, me regardant avec ironie et dédain, me dit : « Hier vous étiez joyeux, très joyeux ». Je lui répondis que j’étais absent la veille. Dans son jargon guttural, il prononça des mots que je ne pus comprendre et ajouta, en mauvais français : « Ceci, Monsieur, sera bien fait pour votre sale gueule ».
Le cœur étreint, nous nous demandions tous le sort qui nous était réservé. Deux camions, qui avaient été réquisitionnés dans la journée vinrent se ranger au lieu de rassemblement et là, au milieu de l’horreur générale, le groupe des 66 hommes jeunes fut embarqué pour une destination inconnue. La foule les regarda partir avec un calme effrayant, se demandant où on les conduisait. Nous apprenions le lendemain qu’ils avaient été déposés à Azerat, où M. Khantine, jeune professeur à l’Ecole Navale, reconnu d’origine juive, avait été fusillé, et les autres rechargés sur les camions et conduits au 35e à Périgueux, où ils devaient passer 15 jours de souffrances et de privations. Seize jeunes furent dirigés sur l’Allemagne, dont 4 gendarmes qui sont au camp de Weimar, les 3 autres gendarmes emprisonnés à Lyon ayant été délivrés par le maquis.
A 16 h. 15, je fus appelé par les officiers qui me dirent : « Faites évacuer la localité. Que chacun emporte de quoi se couvrir et manger. A 17 h., il faut absolument que tous soient partis ». Je lui demandais : « Les malades, comment les emmener ? ». Il me répondit : « Les malades, on s’en f... ». Je transmis l’ordre. Des rumeurs couraient déjà : on va brûler, disait-on. Les gens affolés se précipitèrent dans leurs maisons, essayant de sauver ce qu’ils avaient de plus précieux, mais déjà, la soldatesque allemande avait envahi les habitations et, armes à la main, chassant l’habitant, pillait, volait et commettait un acte odieux de viol. Chargés de maigres bagages, les gens affolés coururent dans tous les sens, entendant de loin les cris et les chants éhontés de ces sauvages barbares, déjà pris de boisson et réjouis devant le riche butin qui se présentait à leurs yeux (20 camions chargés de linge, vivres, meubles, se dirigèrent sur Thenon, où une partie de nos richesses fut déposée à la Mairie pour être ensuite dirigée sur l’Allemagne avec la mention, parait-il : « Don de Rouffignac aux sinistrés de Berlin » D’autres camions surchargés, eux aussi, prirent la direction de Montignac ; une caisse d’argenterie fut retrouvée à Brive.
Enfin, vers 22 h., des lueurs commencèrent à éclairer le ciel. Bientôt, ce ne fut plus qu’un immense brasier et le lendemain matin, à 6 h., il ne restait plus de notre coquette et riante cité que l’Eglise (sans doute pour montrer leur civilisation chrétienne) et les trois maisons qui l’entourent. Le crime était consommé... les gens éplorés, revenus sur les lieux, regardaient avec désolation ce qui restait de leurs habitations. Ce n’était que murs écroulés, rues obstruées, fils télégraphiques, téléphoniques et électriques jonchant le sol, fouillis inextricable, odeur de phosphore prenant à la gorge et, comme pour ajouter à notre malheur, nouvelle apparition des boches, qui s’étaient disséminés à la campagne, cherchant les « terroristes ». Ils raflèrent encore quelques jeunes et les conduisirent à leur tour au 35
e. Le lieutenant Asch, prisonnier rapatrié, était conduit et fusillé à Condat-le-Lardin.
Notre épreuve n’était sans doute pas assez grande car, le dimanche matin 2 avril, une nouvelle troupe d’incendiaires faisait son apparition. Une vingtaine de maisons qui restaient en dehors de l’agglomération, étaient à leur tour pillées et brûlées. Le 2 avril 1944 au soir, 145 immeubles étaient complètement détruits. Rouffignac n’existait plus, le travail de plusieurs générations avait disparu et les habitants sinistrés, victimes de leur patriotisme, se trouvaient sans abri et sans ressources.

LABLENIE Fernand, Maire de Rouffignac.

A la lecture de ce rapport, nous constatons que certains faits avancés comme réels n’ont jamais existé, que certaines paroles rapportées n’ont jamais été prononcées, alors qu’il était, nous semble-t-il, beaucoup plus simple de s’en tenir à la vérité.
N’a-t-on pas entendu dire et même pu lire, en effet...
- Que ces prisonniers avaient été livrés à la « vindicte populaire », obligés de se mettre nus, injuriés, lacérés et obligés de traverser aussi le bourg sous la risée de toute la population rassemblée, et aussi...
- traînés avec des cordes sur la route... ou encore...
- que le lendemain matin 31 mars, ces mêmes maquisards transportant toujours leurs prisonniers, revenaient à Rouffignac « pour les pendre aux arbres de la place ».
Cette voiture aurait « buté » contre une colonne allemande, à 1 km du bourg ; un engagement très court aurait suivi. Les maquisards, en décrochant, auraient abandonné leurs prisonniers. La colonne aurait alors fait aussitôt demi-tour, encerclé et brûlé Rouffignac (en apprenant cela de la bouche des prisonniers, comment s’étonner ! ... )
Voudrait-on ainsi atténuer la responsabilité des Nazis et, inversement, mettre en avant celle des Combattants de la Résistance ?...
Recherchant toujours la vérité, nous avons demandé à M. Lablénie s’il avait été amené à faire ce choix en répondant à l’officier S.S. : « On refait des maisons, on ne refait pas des hommes ! ... », qui lui aurait demandé soit de brûler Rouffignac, soit de fusiller les hommes valides. « C’est peut-être très beau, nous a répondu M. Lablénie, mais vous imaginez aisément que ces bandits n’étaient pas venus pour me demander ce que je préférais mais pour détruire Rouffignac ».
C’est l’évidence même, surtout que nous savons que les Allemands avaient bien l’intention (et cela depuis longtemps), d’arrêter et de fusiller les hommes valides, puisqu’ils les conduisirent à Azerat, où devait avoir lieu leur exécution.

Mais, laissons parler
l’un de ces 66 hommes de moins de 50 ans :

M. DELPECH,
conducteur de travaux aux Ponts-et-Chaussées de Rouffignac,
qui était arrêté pour la seconde fois...

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« Je redoutais d’être reconnu, surtout au moment de la fouille et de la vérification d’identité qui précédèrent le rassemblement des moins de 50 ans. Il y avait parmi nous des jeunes qui n’avaient pas 18 ans.
L’officier qui nous interrogeait écumait de rage devant l’attitude passive de chacun. Nous resterons ainsi debout depuis le matin, dans l’attente angoissante. Enfin, vers 16 h. 30, deux camions sont prêts, nous sommes entassés les uns contre les autres et dirigés sur Azerat, où nous arrivons dans la cour des Ecoles. En descendant des camions, un peloton de 12 hommes environ nous présente les armes.
Nous sommes alignés sur 3 rangs le dos au talus, face à plusieurs mitrailleuses et fusils-mitrailleurs Un officier S.S. demande si, parmi nous, il y a un juif Après quelques instants d’hésitation, le malheureux sort des rangs et reçoit un coup de poing du boche en pleine figure. Un jeune soldat S.S. reçoit l’ordre d’emmener M. Khantine. Il le fait marcher devant lui et le pousse avec le canon de son fusil dans le dos.
Les visages sont blêmes et crispés. Chacun pense que son dernier moment est venu. Nous entendons trois détonations à 100 mètres environ de nous et voyons revenir le soldat, un petit sac à la main, celui de M. Khantine. Le Professeur Khantine venait d’être assassiné.
L’officier, pourtant continuait ses interrogatoires, lorsqu’une auto arrive, transportant 2 officiers supérieurs. Une brève discussion entre eux et, sur quelques ordres brefs, nous sommes embarqués à nouveau sur les 2 camions pour être conduits puis enfermés dans le Manège du 35e à Périgueux.
Là, interdiction formelle nous est faite de parler avec les autres détenus. Il y a, en effet, une centaine d’hommes et de femmes mélangés dans ce fameux manège. Nous couchons à même le sol, sur la sciure et le crottin, sans latrine, sans eau ; les malades restent sans le moindre soin.
Un détenu devenu fou sera mis en cellule et envoyé en Allemagne. J’ai vu les boches obliger des femmes et des hommes à ramasser les excréments de tous avec les mains et les évacuer dehors.
4 ou 5 jours après notre arrivée, nous sommes triés par âge. C’est ainsi que 16 de nos amis, dont 4 gendarmes, seront dirigés vers l’Allemagne, sans que leur famille soit prévenue ; les gendarmes ne reviendront pas. Les plus âgés seront libérés presque individuellement, après 8 à 10 jours pour les uns, 15 à 18 jours pour les autres ».

C’est maintenant
M. Robert NICOLAS,
alors apprenti plâtrier-peintre chez son père, à Rouffignac,
qui raconte...

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« Au moment de l’arrivée des Allemands au matin du 31 mars, je travaillais avec mon père à l’intérieur du Château de Tourtel, qui se trouve en dehors du bourg, sur la route de Périgueux, lorsque nous avons entendu des coups de feu. Nous sommes montés au grenier et, par une lucarne, nous pouvions voir tout ce qui se passait. Pendant qu’ils encerclaient rapidement le bourg, quelques-uns disposaient des mitrailleuses sur la route. Ils laissaient "entrer", mais personne ne pouvait "sortir" du dispositif. Nous étions nous-mêmes bloqués dans le château.
Vers 11 h., une autre colonne, qui marchait très lentement et devait patrouiller, est arrivée. J’ai réussi à sortir du château et à gagner les bois, mais les Allemands, qui recherchaient activement les « terroristes » dans les environs, me surprennent. Avec 3 autres jeunes, dont un garçon de 14 ans, nous sommes ramenés à « Tourtel ». En arrivant, nous retrouvons tout le monde dans la cour aligné contre le mur. Un lieutenant S.S. me désigne avec 3 autres jeunes, dont un réfractaire au S.T.O. camouflé au château et le facteur, parce qu’il avait été trouvé porteur d’un pistolet (pour défendre le courrier des attaques du maquis).
Nous sommes embarqués sur un camion. Une petite colonne se forme et nous partons sur l’Herm. Là, des officiers arrivent, entrent dans une maison, en ressortant bientôt.
La colonne repart et se dirige directement à « La Bournêche ». Les camions font halte ; une trentaine de soldats se déploient en tirailleurs et encerclent la maison.
Après un moment, ils ressortent avec, devant eux, le Lieutenant ASCH une petite valise à la main, et l’obligent à monter avec nous sur le camion.
Nous repartons par La Gélie, passons à Lacropte où ils arrêtent 2 ou 3 personnes et encore 2 ou 3, dont une femme, à Cendrieux, puis le convoi passe par Ladouze et arrive enfin à St Pierre-de-Chignac vers 10 h. du soir. Nous sommes enfermés dans l’ancien Couvent, où nous rejoignons 20 à 25 autres prisonniers, dont beaucoup de femmes de « maquis » ou Résistants, raflées à la place de leurs maris et aussi des gardes-voies.
Nous devons rester debout toute la nuit. Je suis à côté de M. Asch qui est pris de hoquets et ne cesse de répéter : « Je serai fusillé demain... ». Il demande de l’eau à une sentinelle, qui la lui apporte. C’est là que M. Asch a commencé de parler en faveur de M. Delteil, le facteur que les Allemands voulaient fusiller, à cause de ce pistolet.
Le lendemain matin, 1
er avril, nous sommes tous embarqués sur des camions découverts et partons en direction de Milhac et Fossemagne ou je suis reconnu, un peu plus loin, « au trou du chien ». Le convoi est attaqué, les Allemands sautent à terre et ripostent ; ils nous obligent à nous coucher sur les camions en nous menaçant de leurs armes. Les coups de feu diminuent, le maquis a dû décrocher. Rapidement, nous repartons.
A Azerat, où nous arrivons, c’était le jour, je pense, où les Nazis avaient fusillé plusieurs personnes. Au Lardin, M. Michel, l’ancien sénateur, est arrêté avec d’autres personnes. Nous voyons un homme étendu mort à côté de son âne. Sa femme, plus loin, pousse des cris, mais personne n’a le droit de s’approcher. Tout le long du parcours, de nombreuses maisons sont détruites, certaines brûlent encore.
A Condat, nous retrouvons d’autres personnes arrêtées dans les environs. Nous sommes alors une cinquantaine enfermés dans les Ecoles.
Un grand Colonel maigre entre. Il s’adresse à nous en français : « Puisque vous ne voulez rien dire, vous serez tous fusillés, oui, tous fusillés » (il prononçait « fusi-lés »).
La famille, les amis de nos camarades de Condat, nous apportent à manger ; nous n’avions rien pris depuis la veille.
Un officier appelle successivement deux israélites, l’un de Milhac, l’autre arrêté à Saint-Pierre-de-Chignac, M. Asch et moi. Nous sortons tous les 4, les soldats marchent derrière nous. Tout à coup, une rafale... le premier de ces hommes tombe devant nous, puis M. Asch, qui marche un peu plus en avant que moi, est abattu d’un rafale dans le dos. Il se retourne comme pour voir son meurtrier et il tombe les bras en avant, au pied d’un noyer. Le 3e malheureux, celui de St-Pierre, est conduit un peu plus loin.
Des détonations retentissent à nouveau... des pensées atroces m’assaillent et je vois, comme dans un cauchemar, ces soldats l’un portant la musette d’une de victimes, l’autre la valise du Lieutenant Asch.
Mais, avant de mourir, le Lieutenant Asch avait réussi à convaincre les Allemands, qui avaient relâché le facteur, M. Delteil. L’officier vint alors vers moi et me dit « Toi... Arbeit Deutschland ».
Il me ramena et, devant les autres détenus figés, il m’envoya rouler sous les pupitres d’une formidable gifle qui ressemblait plus à un coup de poing. Pas un de ces « écoliers en culotte longue » ne bougeait chacun savait et observait un silence impressionnant. Ce n’est qu’un peu plus tard que mes camarades m’ont dit « Nous pensions que c’était ton tour ! ... ».
Le soir, vers 19 ou 20 h., nous sommes emmenés au 35e à Périgueux. En arrivant, je reconnais la voix de certains Rouffignacois. 7 ou 8 jours après, je fais partie, avec 15 jeunes de Rouffignac et les 4 gendarmes, d’un convoi pour l’Allemagne, gardés par des G.M.R. et des Allemands jusqu’à Paris, ensuite ce sont les G.M.R. qui nous convoient jusqu’à Révigny, gare frontière mise en place par les Nazis. Après, évidemment, nous serons gardés par des Allemands, à Stuttgart. Nous serons dispersés et envoyés dans différentes directions.
Le camp dans lequel je serai, sera le dernier à être libéré, le 8 mai 1945 ».

Faisant suite à notre enquête, nous avons recherché les survivants de ces formations du Maquis qui avaient participé à cette embuscade de la Route Nationale 89, et fait ces deux prisonniers.
Successivement, nous avons pu entendre ceux que leurs camarades avaient surnommés « César », « Nénesse » et « Dudule », et noter soigneusement, pour chacun, ce dont il se souvenait le mieux ou qui les avait le plus frappé.

Voici leurs témoignages :

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« Nous formions un petit groupe de combat et nous étions cantonnés depuis peu de temps dans des bâtiments abandonnés, près de la « Vermondie » et du château de « Chaban », sur la commune de Plazac. Nous étions ainsi dispersés et changions très fréquemment de place pour mieux échapper aux fréquents ratissages et aux attaques des boches.
Nos responsables avaient reçu l’ordre de monter une embuscade sur la Nle 89, pour l’après-midi du 30 mars 1944. Nous partons à plusieurs voitures. Cette expédition comprend « Robin », « Noël » et « Erick », trois de nos Responsables, et aussi Nénesse, Toto, César, Jupiter, Dudule et d’autres... Nous traversons la forêt « Barade » en empruntant de petites routes et passons à côté du château de l’Herm. Le point de rassemblement avec les autres groupes a été fixé au village de « La Luc », commune de Milhac, où nous planquons les voitures pour nous rendre à pied sur la 89.
Nous ne sommes pas encore installés en bordure d’un petit bois, que nous avions repéré, que nous entendons et apercevons deux side-cars qui viennent dans notre direction. Ils accélèrent lorsqu’ils arrivent à notre hauteur... nous ont-ils vus ? Nous tirons. César, avec son fusil anglais, pense en avoir touché... mais tous décampent à toute vitesse. Cela devient très dangereux pour nous... ces motards vont donner l’alerte, il serait plus prudent de partir. Mais d’autres ne veulent pas rester sur cet échec. Ces derniers l’emportent et il est décidé d’attendre de prochains passages.
Bientôt, nous voyons arriver une « 402 ». Au signal, nous faisons feu de toutes nos armes. La voiture continue sa course. C’est à ce moment que « Robin » balance une grenade avec une telle précision qu’elle explose juste sous la voiture. Cette dernière saute en l’air, franchit un tas de billes de bois et termine contre un acacia. L’un des deux occupants sort et court le long du fossé, en direction de Fossemagne ; l’autre sort, à son tour, lève les bras, le dos contre l’acacia. César tire sur celui qui fuit deux fois il le rate, la troisième le touche. Toto fait feu en même temps ; il lui « effleure les oreilles » ; l’Allemand se sent perdu, il se redresse et lève les bras a son tour. Vivement, il est rejoint, désarmé et nous les emmenons tous les deux vers les voitures. Les deux prisonniers sont blessés : celui qui fuyait, un capitaine, à l’épaule et à la figure ; l’autre, un lieutenant, d’une balle dans un genou.
Nous repartons en voiture, Nénesse et Robin à l’avant, les deux prisonniers à l’arrière, Jupiter et Dudule assis sur le rebord de la malle ouverte, surveillant nos captifs. Sur la route, un peu avant Rouffignac, nous rencontrons deux gendarmes. Nous savions que certains éléments de cette Brigade étaient très favorables à la Résistance ; au cours des propos que nous échangeons, nous constatons que nos interlocuteurs partagent la satisfaction que nous avons d’avoir fait des prisonniers.
Dans le bourg, nous faisons une courte halte devant le Café de France. Nous demandons de la bière... il faisait chaud... Bien sûr, nous n’aurions pas dû nous arrêter... Pouvions-nous prévoir ? Nous, trop souvent, les « mal aimés », aux combats jugés si vains, si inutiles... avec les réflexions de certains du genre : « que peuvent-ils contre cette armée puissante et bien organisée ? » « sommes-nous battus... oui ? non ? »... eh bien, les voilà ceux-là, revenant victorieux, avec deux officiers de cette invincible machine de guerre, entre nos mains !
Nous leur offrons à boire, ils refusent. Pourtant, Dudule se souvient que le Lieutenant, qui est autrichien, accepte, mais que le capitaine, qui est allemand, refuse. Peu de monde au café... quelques jeunes, intrigués, viennent autour de la voiture pour voir de plus près, mais nous ne nous attardons pas et repartons vers notre cantonnement.
Dès notre arrivée au camp, nos camarades restés à la garde du camp nous informent qu’ils viennent d’apprendre que nous allons être attaqués pour le soir même. Il est environ 17 h. Très vite, nous embarquons nos provisions, nos munitions, nos armes dans les voitures, qui partent aussitôt, chargées. Pendant ce temps, Dudule soigne les deux blessés avec des pansements anglais. Le lieutenant autrichien, qui parle un peu français, lui dit qu’il en a marre de la guerre, qu’il est content que ce soit terminé pour lui et qu’il restera volontiers avec eux. C’est un homme d’une cinquantaine d’années, il dit avoir 7 fils, tous sur le front russe, et qu’il s’inquiète beaucoup pour eux. Le capitaine allemand, par contre, ne familiarise pas, il parait un peu plus jeune, il est plus sérieusement blessé.
Notre voiture est chargée, la malle est pleine. Nénesse et Robin prennent place à l’avant, les deux prisonniers et Dudule avec eux à l’arrière. Tous les trois, nous pensons à la poignée de l’une des portières arrière qui ne fonctionne pas de l’intérieur. Au départ, elle reste entrouverte pour que Dudule puisse s’éjecter en vitesse en cas de coup dur ! En sortant du chemin, alors que nous arrivons à peine sur la ligne droite, nous apercevons des véhicules roulant dans notre direction. Nous pensons : « Ce sont les nôtres qui reviennent ! ... ». Mais ils s’arrêtent et mettent pied à terre rapidement... plus de doute, les autres devant sont passés, pas nous !
Nénesse et Robin s’apprêtent à bondir. Dudule regarde cette sacrée portière... elle est, on ne sait comment, bel et bien fermée. Il a soudain la terrible sensation de se sentir déjà pris.
Le Lieutenant ouvre alors sa portière, sort, lève les bras et crie aux Allemands, qui s’apprêtent à tirer. En le voyant, ces derniers n’y comprennent plus rien, ils baissent les armes... c’est le moment pour Nénesse et Robin de bondir ensemble hors de la voiture et de piquer à droite dans le bois. Les autres tirent. Alors Robin, dans un geste ultime, se retourne et lance a grenade qu’il tient, prête dans sa main. Cette deuxième seconde gagnée les sauve... Agiles, ils disparaîtront dans les fourrés, pensant que Dudule en a fait autant ».

Maintenant qu’il reste seul,
laissons parler
Dudule :

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« Je comprends immédiatement que le Lieutenant me laisse le passage de son côté pour m’échapper. Entre deux appels adressés à ceux d’en face, qu’il lance en Allemand pour qu’ils ne tirent pas, il me dit plus bas, en Français : « Petit, sauve-toi vite ou tu es mort !... ».
Juste à cet instant, l’un des Allemands arrive et fait le tour de la voiture, fort heureusement du côté opposé. Je serre les dents... d’un bond, je saute sur la route et fonce droit devant moi en traversant des ajoncs épineux, sans rien sentir. Je me trouve alors devant un terrain découvert qui descend légèrement. Des coups de feu de plus en plus nombreux retentissent, leurs sifflements m’entourent. Brusquement, je pense à mes grenades... j’en ai une musette pleine ! ... J’en prends une, deux, une troisième encore, que je leur balance à la volée, courant toujours comme un forcené. Je vois le bois là-bas, mais c’est encore bien loin. La fusillade continue de plus belle. Tout àcoup, des flammes s’élèvent devant moi. Comment ces salauds ont-ils pu mettre le feu ainsi ? Balles incendiaires ou explosives ?... je ne cherche pas d’explications, je fonce toujours au travers du feu, je suffoque un instant, mes sourcils grésillent, mais je me retrouve de l’autre côté et, enfin, voici les arbres tant espérés...
Je continue ma course. Un peu plus loin, emporté par mon élan, je roule dans un fossé profond, embarrassé avec ma musette de grenades et mon fusil... je l’avais oublié, mon fusil !... Cela me réconforte d’avoir mon fusil... derrière un arbre, « ils » ne m’auraient pas si facilement !... Je pense aussi que je reviens de loin, et aussi, que me serait-il arrivé si j’étais tombé tout à l’heure ?... Je crois qu’il est bon que je m’éloigne au plus vite de ce coin.
Je me dirige alors vers « Lespinasse », un ancien de nos camps, où nous devions nous regrouper mais en arrivant je constate, hélas que l’ennemi, encore une fois bien renseigné, était venu et avait mis le feu aux bâtiments. Il faudra que je retrouve mes camarades ailleurs ».

 Témoignages recueillis et texte de André Bonnetot, alias « Vincent », in « La Voix de la Résistance en Dordogne », n° 4, avril 1971, pp. 1-4