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ROUFFIGNAC: |
De toutes les communes martyres du
Département de la Dordogne, ROUFFIGNAC est celle, sans conteste, qui a été la
plus sinistrée de toutes, puisque l’agglomération a été presque
entièrement détruite par les éléments de la Division « B » ou « Brenner
», venue en mission dite de répression avec, à sa tête, celui qui lui avait
donné son nom, le sinistre Général BRENNER.
ROUFFIGNAC, première cité pillée, puis incendiée, livrée à la barbarie
nazie, a été pour la France entière l’image de ses souffrances et de ses
immenses malheurs.
Nous avons voulu rappeler les événements qui se sont déroulés avant, pendant
et après ce drame, le plus exactement possible, pour permettre à ceux qui ont
vécu cette période et à ceux plus jeunes qui désirent savoir, de se faire
une idée précise, la mieux comprendre, devant cette accumulation d’erreurs
voulues ou non, propagées, déformées, dans des écrits repris par certains
auteurs « se réclamant modestement de l’histoire ».
Pour ce faire, nous avons successivement rencontré de nombreux témoins qui ont
vécu ces journées terribles, dont ils gardent un souvenir toujours vivant,
mais chacun en particulier, pour les événements auxquels il a été intimement
mêlé.
C’est à la suite de quelques faits isolés, mais déjà très significatifs,
que les Allemands font leur apparition à Rouffignac, le 1er novembre
1943. Ils se rendent au hameau de « Peylon », où le groupe « ROLAND »
est installé. Comme ils ne trouvent pas ceux qu’ils recherchent, ils pillent
des maisons. Le 22 novembre 1943, ils reviendront à « La
Pradélie » où, cette fois ils surprendront deux « maquis ».
Le 14 février 1944, une colonne traverse le bourg pour se rendre au « Moustier
», où ils savent exactement où stationne un groupe de maquis. Là encore, ils
pillent les maisons habitées par les personnes signalées comme aidant la
Résistance : ils arrêtent M. et Mme ROYE, M. SALVIAT et M.
LESVIGNE. Au retour, cette colonne fait halte en haut du bourg de Rouffignac.
Quelques soldats pénètrent dans une maison et se saisissent de M. Delpech.
Fait surprenant : ce dernier avait été convié justement ce jour-là pour
faire de l’huile de noix dans cette maison.
Ces personnes arrêtées seront incarcérées dans les cellules de la Caserne
Daumesnil à Périgueux (35e). Après interrogatoires, M. et Mme
Roye seront déportés ; MM. Salviat, Lesvigne et Delpech, faute de preuves
suffisantes, seront relâchés après 8 et 14 jours.
Au retour, cette même colonne sera attaquée par une formation de la
Résistance et subira de nombreuses pertes au lieu-dit « Les Rivières
Basses », entre Les Versannes et Niversac.
Ainsi, nous venons de le constater - et nous aurons l’occasion de le
découvrir tout au long de ce récit - les Allemands étaient parfaitement et
minutieusement renseignés sur les faits et gestes des habitants de Rouffignac.
Ces traîtres délateurs, peu nombreux mais particulièrement haineux et
dangereux, exagéreront certains faits pour se donner de l’importance auprès
de leurs maîtres. L’Allemand, sur les affirmations de cette racaille, compare
bientôt Rouffignac à un « Petit Moscou » et ses habitants à de « dangereux
terroristes » et fatalement décidé d’agir pour mettre fin à cette
situation. Entre temps, des indicateurs de la Gestapo tombent entre les mains de
la Résistance et, « comme ils en ont l’habitude », ils parlent...
La Résistance décide d’avertir les Rouffignacois. Une nuit de janvier, les
combattants du maquis frappent à toutes les portes : « Attention !...
les chleuhs doivent arrêter tous les hommes valides. Soyez prudents, ne venez
plus coucher chez vous ! » (du même coup, les traîtres sont prévenus
aussi).
Les hommes partent dans la nuit, avec la neige, Pour se réfugier chez des amis
sûrs. Les jours passent, rien n’arrive. Chacun pense : c’est une fausse
alerte... reprend confiance et reste chez lui. L’Allemand, encore une fois
parfaitement renseigné, retarde l’opération projetée. Il veut agir par
surprise et tendre son piège avec le maximum de chance de réussite.
Ainsi, nous arrivons au 30 mars 1944.
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Le premier témoignage qui va suivre, nous l’avons
demandé à M. Fernand LABLENIE, alors Maire de
Rouffignac. |
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Le 30 mars 1944, dans un engagement qui avait lieu sur la route 89 entre la
gare de Milhac-d’Auberoche et le bourg de Fossemagne, un groupe de maquis
faisait prisonniers deux Allemands. La voiture qui conduisait ces prisonniers au
camp, passa par Rouffignac, s’arrêta quelques minutes devant le Café de
France, où quelques jeunes s’approchèrent curieusement et, quoique très
heureux de la bonne prise qui venait d’être faite, ne manifestèrent
nullement. Malheureusement, le soir même, ces prisonniers étaient délivrés
à une dizaine de kilomètres de Rouffignac.
Le lendemain matin, dès 9 heures, une file d’autos, de camions remplis de
soldats allemands, d’automitrailleuses et de canons, arrivait par la route de
Périgueux et, en quelques instants, cernait le bourg, barrait les routes et
disposait un peu partout des armes automatiques. Quelques voitures qui
descendaient sur la route de Plazac, se rencontrèrent à 1 km de la sortie du
bourg avec une voiture du maquis. Un engagement sans résultat eut lieu, puisque
nos maquisards purent s’échapper à travers bois. Aussitôt, des coups de feu
furent tirés, le canon gronda tout autour de la localité. L’angoisse, l’affolement
s’emparèrent alors de la population. Quelques hommes réussirent à gagner
les coteaux voisins, d’autres rentrèrent chez eux se demandant ce qui allait
se passer. C’est alors que deux officiers en furie (un capitaine et un
lieutenant), vinrent à la Mairie, ouvrant brusquement les portes, disant à mon
secrétaire M. Delmontel et à moi-même : « Vous êtes arrêtés ».
Les deux officiers me rendent responsables des événements de la veille et m’ordonnent
de les suivre dans la grande salle de la Mairie. Là, les questions succèdent
aux questions : « Où est le maquis ? Vous savez où est le maquis ».
Mes réponses sont toujours les mêmes, c’est-à-dire négatives. Les
questions deviennent plus pressantes. Le capitaine, revolver au poing, assiste
à l’interrogatoire, mais je ne fléchis pas un instant. Ce que voyant, l’officier
me dit : « Voulez-vous parler, oui ou non ? ». Toujours aucune
réponse. Je suis alors roué de coups de poings à la tête jusqu’au moment
où, étourdi, je m’écroule, pour recevoir des coups de bottes qui me
laissent tuméfié et contusionné.
Voyant qu’ils ne pouvaient rien obtenir de moi, ce fut le tour de mon
secrétaire, qui fut battu à coups de ceinturon dans la figure et qui, malgré
ses souffrances, ne céda pas lui non plus.
Dans leur colère croissante, ces barbares m’ordonnent de rassembler tous les
hommes sur la Place du Foirail, ajoutant : « Tous ceux qui ne se
présenteront pas, seront fusillés ». A 11 h., dès que le tambour fut
passé, les hommes, dont deux vieillards de 88 ans, vinrent se ranger sur deux
rangs, où ils furent classés en deux catégories, ceux de plus et ceux de
moins 50 ans. Le Docteur Girma, présent sur les rangs, fut appelé pour un
enfant malade, mais l’autorisation lui fut refusée d’aller, même sous
escorte, soigner cet enfant.
Le cercle de baïonnettes se resserre sur tous. L’interrogatoire individuel
commence et pas un des 66 hommes interrogés ne se laisse intimider par les
menaces, pas un ne révèle le repaire de nos maquis. Les femmes et les enfants
attendent anxieusement le résultat de l’interrogatoire, se demandant ce qui
allait se passer, redoutant un grand malheur.
A 15 h., une voiture allemande amenait le Général Brenner, de la 44e
Division B. Il jeta un coup d’œil sur tous les hommes rassemblés, s’entretint
avec les officiers boches, me fit appeler et, me regardant avec ironie et
dédain, me dit : « Hier vous étiez joyeux, très joyeux ». Je lui répondis
que j’étais absent la veille. Dans son jargon guttural, il prononça des mots
que je ne pus comprendre et ajouta, en mauvais français : « Ceci,
Monsieur, sera bien fait pour votre sale gueule ».
Le cœur étreint, nous nous
demandions tous le sort qui nous était réservé. Deux camions, qui avaient
été réquisitionnés dans la journée vinrent se ranger au lieu de
rassemblement et là, au milieu de l’horreur générale, le groupe des 66
hommes jeunes fut embarqué pour une destination inconnue. La foule les regarda
partir avec un calme effrayant, se demandant où on les conduisait. Nous
apprenions le lendemain qu’ils avaient été déposés à Azerat, où M.
Khantine, jeune professeur à l’Ecole Navale, reconnu d’origine juive, avait
été fusillé, et les autres rechargés sur les camions et conduits au 35e à Périgueux, où ils devaient passer 15 jours de souffrances et de
privations. Seize jeunes furent dirigés sur l’Allemagne, dont 4 gendarmes qui
sont au camp de Weimar, les 3 autres gendarmes emprisonnés à Lyon ayant été
délivrés par le maquis.
A 16 h. 15, je fus appelé par les officiers qui me dirent : « Faites
évacuer la localité. Que chacun emporte de quoi se couvrir et manger. A 17 h.,
il faut absolument que tous soient partis ». Je lui demandais : « Les
malades, comment les emmener ? ». Il me répondit : « Les
malades, on s’en f... ». Je transmis l’ordre. Des rumeurs couraient
déjà : on va brûler, disait-on. Les gens affolés se précipitèrent dans
leurs maisons, essayant de sauver ce qu’ils avaient de plus précieux, mais
déjà, la soldatesque allemande avait envahi les habitations et, armes à la
main, chassant l’habitant, pillait, volait et commettait un acte odieux de
viol. Chargés de maigres bagages, les gens affolés coururent dans tous les
sens, entendant de loin les cris et les chants éhontés de ces sauvages
barbares, déjà pris de boisson et réjouis devant le riche butin qui se
présentait à leurs yeux (20 camions chargés de linge, vivres, meubles, se
dirigèrent sur Thenon, où une partie de nos richesses fut déposée à la
Mairie pour être ensuite dirigée sur l’Allemagne avec la mention, parait-il
: « Don de Rouffignac aux sinistrés de Berlin » D’autres
camions surchargés, eux aussi, prirent la direction de Montignac ; une caisse d’argenterie
fut retrouvée à Brive.
Enfin, vers 22 h., des lueurs commencèrent à éclairer le ciel. Bientôt, ce
ne fut plus qu’un immense brasier et le lendemain matin, à 6 h., il ne
restait plus de notre coquette et riante cité que l’Eglise (sans doute pour
montrer leur civilisation chrétienne) et les trois maisons qui l’entourent.
Le crime était consommé... les gens éplorés, revenus sur les lieux,
regardaient avec désolation ce qui restait de leurs habitations. Ce n’était
que murs écroulés, rues obstruées, fils télégraphiques, téléphoniques et
électriques jonchant le sol, fouillis inextricable, odeur de phosphore prenant
à la gorge et, comme pour ajouter à notre malheur, nouvelle apparition des
boches, qui s’étaient disséminés à la campagne, cherchant les «
terroristes ». Ils raflèrent encore quelques jeunes et les conduisirent à
leur tour au 35e. Le lieutenant Asch, prisonnier rapatrié, était conduit et fusillé
à Condat-le-Lardin.
Notre épreuve n’était sans doute pas assez grande car, le dimanche matin 2
avril, une nouvelle troupe d’incendiaires faisait son apparition. Une
vingtaine de maisons qui restaient en dehors de l’agglomération, étaient à
leur tour pillées et brûlées. Le 2 avril 1944 au soir, 145 immeubles étaient
complètement détruits. Rouffignac n’existait plus, le travail de plusieurs
générations avait disparu et les habitants sinistrés, victimes de leur
patriotisme, se trouvaient sans abri et sans ressources.
| LABLENIE Fernand, Maire de Rouffignac. |
A la lecture de ce rapport, nous
constatons que certains faits avancés comme réels n’ont jamais existé, que
certaines paroles rapportées n’ont jamais été prononcées, alors qu’il
était, nous semble-t-il, beaucoup plus simple de s’en tenir à la vérité.
N’a-t-on pas entendu dire et même pu lire, en effet...
- Que ces prisonniers avaient été livrés à la « vindicte populaire »,
obligés de se mettre nus, injuriés, lacérés et obligés de traverser aussi
le bourg sous la risée de toute la population rassemblée, et aussi...
- traînés avec des cordes sur la route... ou encore...
- que le lendemain matin 31 mars, ces mêmes maquisards transportant toujours
leurs prisonniers, revenaient à Rouffignac « pour les pendre aux arbres de
la place ».
Cette voiture aurait « buté » contre une colonne allemande, à 1 km
du bourg ; un engagement très court aurait suivi. Les maquisards, en
décrochant, auraient abandonné leurs prisonniers. La colonne aurait alors fait
aussitôt demi-tour, encerclé et brûlé Rouffignac (en apprenant cela de la
bouche des prisonniers, comment s’étonner ! ... )
Voudrait-on ainsi atténuer la responsabilité des Nazis et, inversement, mettre
en avant celle des Combattants de la Résistance ?...
Recherchant toujours la vérité, nous avons demandé à M. Lablénie s’il
avait été amené à faire ce choix en répondant à l’officier S.S. : « On
refait des maisons, on ne refait pas des hommes ! ... », qui lui aurait
demandé soit de brûler Rouffignac, soit de fusiller les hommes valides. « C’est
peut-être très beau, nous a répondu M. Lablénie, mais vous imaginez
aisément que ces bandits n’étaient pas venus pour me demander ce que je
préférais mais pour détruire Rouffignac ».
C’est l’évidence même, surtout que nous savons que les Allemands avaient
bien l’intention (et cela depuis longtemps), d’arrêter et de fusiller les
hommes valides, puisqu’ils les conduisirent à Azerat, où devait avoir lieu
leur exécution.
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Mais, laissons parler |
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« Je redoutais d’être reconnu, surtout au
moment de la fouille et de la vérification d’identité qui précédèrent le
rassemblement des moins de 50 ans. Il y avait parmi nous des jeunes qui n’avaient
pas 18 ans.
L’officier qui nous interrogeait écumait de rage devant l’attitude passive
de chacun. Nous resterons ainsi debout depuis le matin, dans l’attente
angoissante. Enfin, vers 16 h. 30, deux camions sont prêts, nous sommes
entassés les uns contre les autres et dirigés sur Azerat, où nous arrivons
dans la cour des Ecoles. En descendant des camions, un peloton de 12 hommes
environ nous présente les armes.
Nous sommes alignés sur 3 rangs le dos au talus, face à plusieurs
mitrailleuses et fusils-mitrailleurs Un officier S.S. demande si, parmi nous, il
y a un juif Après quelques instants d’hésitation, le malheureux sort des
rangs et reçoit un coup de poing du boche en pleine figure. Un jeune soldat
S.S. reçoit l’ordre d’emmener M. Khantine. Il le fait marcher devant lui et
le pousse avec le canon de son fusil dans le dos.
Les visages sont blêmes et crispés. Chacun pense que son dernier moment est
venu. Nous entendons trois détonations à 100 mètres environ de nous et voyons
revenir le soldat, un petit sac à la main, celui de M. Khantine. Le Professeur
Khantine venait d’être assassiné.
L’officier, pourtant continuait ses interrogatoires, lorsqu’une auto arrive,
transportant 2 officiers supérieurs. Une brève discussion entre eux et, sur
quelques ordres brefs, nous sommes embarqués à nouveau sur les 2 camions pour
être conduits puis enfermés dans le Manège du 35e à Périgueux.
Là, interdiction formelle nous est faite de parler avec les autres détenus. Il
y a, en effet, une centaine d’hommes et de femmes mélangés dans ce fameux
manège. Nous couchons à même le sol, sur la sciure et le crottin, sans
latrine, sans eau ; les malades restent sans le moindre soin.
Un détenu devenu fou sera mis en cellule et envoyé en Allemagne. J’ai vu les
boches obliger des femmes et des hommes à ramasser les excréments de tous avec
les mains et les évacuer dehors.
4 ou 5 jours après notre arrivée, nous sommes triés par âge. C’est ainsi
que 16 de nos amis, dont 4 gendarmes, seront dirigés vers l’Allemagne, sans
que leur famille soit prévenue ; les gendarmes ne reviendront pas. Les plus
âgés seront libérés presque individuellement, après 8 à 10 jours pour les
uns, 15 à 18 jours pour les autres ».
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C’est maintenant |
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« Au moment de l’arrivée des Allemands au matin du 31 mars, je
travaillais avec mon père à l’intérieur du Château de Tourtel, qui se
trouve en dehors du bourg, sur la route de Périgueux, lorsque nous avons
entendu des coups de feu. Nous sommes montés au grenier et, par une lucarne,
nous pouvions voir tout ce qui se passait. Pendant qu’ils encerclaient
rapidement le bourg, quelques-uns disposaient des mitrailleuses sur la route.
Ils laissaient "entrer", mais personne ne pouvait "sortir"
du dispositif. Nous étions nous-mêmes bloqués dans le château.
Vers 11 h., une autre colonne, qui marchait très lentement et devait
patrouiller, est arrivée. J’ai réussi à sortir du château et à gagner les
bois, mais les Allemands, qui recherchaient activement les « terroristes »
dans les environs, me surprennent. Avec 3 autres jeunes, dont un garçon de 14
ans, nous sommes ramenés à « Tourtel ». En arrivant, nous retrouvons tout le
monde dans la cour aligné contre le mur. Un lieutenant S.S. me désigne avec 3
autres jeunes, dont un réfractaire au S.T.O. camouflé au château et le
facteur, parce qu’il avait été trouvé porteur d’un pistolet (pour
défendre le courrier des attaques du maquis).
Nous sommes embarqués sur un camion. Une petite colonne se forme et nous
partons sur l’Herm. Là, des officiers arrivent, entrent dans une maison, en
ressortant bientôt.
La colonne repart et se dirige directement à « La Bournêche ». Les
camions font halte ; une trentaine de soldats se déploient en tirailleurs et
encerclent la maison.
Après un moment, ils ressortent avec, devant eux, le Lieutenant ASCH une petite
valise à la main, et l’obligent à monter avec nous sur le camion.
Nous repartons par La Gélie, passons à Lacropte où ils arrêtent 2 ou 3
personnes et encore 2 ou 3, dont une femme, à Cendrieux, puis le convoi passe
par Ladouze et arrive enfin à St Pierre-de-Chignac vers 10 h. du soir. Nous
sommes enfermés dans l’ancien Couvent, où nous rejoignons 20 à 25 autres
prisonniers, dont beaucoup de femmes de « maquis » ou Résistants, raflées à
la place de leurs maris et aussi des gardes-voies.
Nous devons rester debout toute la nuit. Je suis à côté de M. Asch qui est
pris de hoquets et ne cesse de répéter : « Je serai fusillé demain... ». Il
demande de l’eau à une sentinelle, qui la lui apporte. C’est là que M.
Asch a commencé de parler en faveur de M. Delteil, le facteur que les Allemands
voulaient fusiller, à cause de ce pistolet.
Le lendemain matin, 1er
avril, nous sommes tous embarqués sur des camions découverts et partons en
direction de Milhac et Fossemagne ou je suis reconnu, un peu plus loin, « au
trou du chien ». Le convoi est attaqué, les Allemands sautent à terre et
ripostent ; ils nous obligent à nous coucher sur les camions en nous menaçant
de leurs armes. Les coups de feu diminuent, le maquis a dû décrocher.
Rapidement, nous repartons.
A Azerat, où nous arrivons, c’était le jour, je pense, où les Nazis avaient
fusillé plusieurs personnes. Au Lardin, M. Michel, l’ancien sénateur, est
arrêté avec d’autres personnes. Nous voyons un homme étendu mort à côté
de son âne. Sa femme, plus loin, pousse des cris, mais personne n’a le droit
de s’approcher. Tout le long du parcours, de nombreuses maisons sont
détruites, certaines brûlent encore.
A Condat, nous retrouvons d’autres personnes arrêtées dans les environs.
Nous sommes alors une cinquantaine enfermés dans les Ecoles.
Un grand Colonel maigre entre. Il s’adresse à nous en français : « Puisque
vous ne voulez rien dire, vous serez tous fusillés, oui, tous fusillés »
(il prononçait « fusi-lés »).
La famille, les amis de nos camarades de Condat, nous apportent à manger ; nous
n’avions rien pris depuis la veille.
Un officier appelle successivement deux israélites, l’un de Milhac, l’autre
arrêté à Saint-Pierre-de-Chignac, M. Asch et moi. Nous sortons tous les 4,
les soldats marchent derrière nous. Tout à coup, une rafale... le premier de
ces hommes tombe devant nous, puis M. Asch, qui marche un peu plus en avant que
moi, est abattu d’un rafale dans le dos. Il se retourne comme pour voir son
meurtrier et il tombe les bras en avant, au pied d’un noyer. Le 3e
malheureux, celui de St-Pierre, est conduit un peu plus loin.
Des détonations retentissent à nouveau... des pensées atroces m’assaillent
et je vois, comme dans un cauchemar, ces soldats l’un portant la musette d’une
de victimes, l’autre la valise du Lieutenant Asch.
Mais, avant de mourir, le Lieutenant Asch avait réussi à convaincre les
Allemands, qui avaient relâché le facteur, M. Delteil. L’officier vint alors
vers moi et me dit « Toi... Arbeit Deutschland ».
Il me ramena et, devant les autres détenus figés, il m’envoya rouler sous
les pupitres d’une formidable gifle qui ressemblait plus à un coup de poing.
Pas un de ces « écoliers en culotte longue » ne bougeait chacun savait et
observait un silence impressionnant. Ce n’est qu’un peu plus tard que mes
camarades m’ont dit « Nous pensions que c’était ton tour ! ... ».
Le soir, vers 19 ou 20 h., nous sommes emmenés au 35e à Périgueux.
En arrivant, je reconnais la voix de certains Rouffignacois. 7 ou 8 jours
après, je fais partie, avec 15 jeunes de Rouffignac et les 4 gendarmes, d’un
convoi pour l’Allemagne, gardés par des G.M.R. et des Allemands jusqu’à
Paris, ensuite ce sont les G.M.R. qui nous convoient jusqu’à Révigny, gare
frontière mise en place par les Nazis. Après, évidemment, nous serons gardés
par des Allemands, à Stuttgart. Nous serons dispersés et envoyés dans
différentes directions.
Le camp dans lequel je serai, sera le dernier à être libéré, le 8 mai 1945
».
| Faisant suite à notre enquête, nous avons recherché
les survivants de ces formations du Maquis qui avaient participé à cette
embuscade de la Route Nationale 89, et fait ces deux prisonniers. Successivement, nous avons pu entendre ceux que leurs camarades avaient surnommés « César », « Nénesse » et « Dudule », et noter soigneusement, pour chacun, ce dont il se souvenait le mieux ou qui les avait le plus frappé. Voici leurs témoignages : |
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« Nous formions un petit groupe de combat et nous étions cantonnés depuis
peu de temps dans des bâtiments abandonnés, près de la « Vermondie » et du
château de « Chaban », sur la commune de Plazac. Nous étions ainsi
dispersés et changions très fréquemment de place pour mieux échapper aux
fréquents ratissages et aux attaques des boches.
Nos responsables avaient reçu l’ordre de monter une embuscade sur la Nle 89,
pour l’après-midi du 30 mars 1944. Nous partons à plusieurs voitures. Cette
expédition comprend « Robin », « Noël » et
« Erick », trois de nos Responsables, et aussi Nénesse, Toto,
César, Jupiter, Dudule et d’autres... Nous traversons la forêt « Barade »
en empruntant de petites routes et passons à côté du château de l’Herm. Le
point de rassemblement avec les autres groupes a été fixé au village de « La
Luc », commune de Milhac, où nous planquons les voitures pour nous rendre à
pied sur la 89.
Nous ne sommes pas encore installés en bordure d’un petit bois, que nous
avions repéré, que nous entendons et apercevons deux side-cars qui viennent
dans notre direction. Ils accélèrent lorsqu’ils arrivent à notre hauteur...
nous ont-ils vus ? Nous tirons. César, avec son fusil anglais, pense en avoir
touché... mais tous décampent à toute vitesse. Cela devient très dangereux
pour nous... ces motards vont donner l’alerte, il serait plus prudent de
partir. Mais d’autres ne veulent pas rester sur cet échec. Ces derniers l’emportent
et il est décidé d’attendre de prochains passages.
Bientôt, nous voyons arriver une « 402 ». Au signal, nous faisons feu de
toutes nos armes. La voiture continue sa course. C’est à ce moment que «
Robin » balance une grenade avec une telle précision qu’elle explose juste
sous la voiture. Cette dernière saute en l’air, franchit un tas de billes de
bois et termine contre un acacia. L’un des deux occupants sort et court le
long du fossé, en direction de Fossemagne ; l’autre sort, à son tour, lève
les bras, le dos contre l’acacia. César tire sur celui qui fuit deux fois il
le rate, la troisième le touche. Toto fait feu en même temps ; il lui
« effleure les oreilles » ; l’Allemand se sent perdu, il se
redresse et lève les bras a son tour. Vivement, il est rejoint, désarmé et
nous les emmenons tous les deux vers les voitures. Les deux prisonniers sont
blessés : celui qui fuyait, un capitaine, à l’épaule et à la figure ; l’autre,
un lieutenant, d’une balle dans un genou.
Nous repartons en voiture, Nénesse et Robin à l’avant, les deux prisonniers
à l’arrière, Jupiter et Dudule assis sur le rebord de la malle ouverte,
surveillant nos captifs. Sur la route, un peu avant Rouffignac, nous rencontrons
deux gendarmes. Nous savions que certains éléments de cette Brigade étaient
très favorables à la Résistance ; au cours des propos que nous échangeons,
nous constatons que nos interlocuteurs partagent la satisfaction que nous avons
d’avoir fait des prisonniers.
Dans le bourg, nous faisons une courte halte devant le Café de France. Nous
demandons de la bière... il faisait chaud... Bien sûr, nous n’aurions pas
dû nous arrêter... Pouvions-nous prévoir ? Nous, trop souvent, les
« mal aimés », aux combats jugés si vains, si inutiles... avec les
réflexions de certains du genre : « que peuvent-ils contre cette armée
puissante et bien organisée ? » « sommes-nous battus... oui ? non
? »... eh bien, les voilà ceux-là, revenant victorieux, avec deux
officiers de cette invincible machine de guerre, entre nos mains !
Nous leur offrons à boire, ils refusent. Pourtant, Dudule se souvient que le
Lieutenant, qui est autrichien, accepte, mais que le capitaine, qui est
allemand, refuse. Peu de monde au café... quelques jeunes, intrigués, viennent
autour de la voiture pour voir de plus près, mais nous ne nous attardons pas et
repartons vers notre cantonnement.
Dès notre arrivée au camp, nos camarades restés à la garde du camp nous
informent qu’ils viennent d’apprendre que nous allons être attaqués pour
le soir même. Il est environ 17 h. Très vite, nous embarquons nos provisions,
nos munitions, nos armes dans les voitures, qui partent aussitôt, chargées.
Pendant ce temps, Dudule soigne les deux blessés avec des pansements anglais.
Le lieutenant autrichien, qui parle un peu français, lui dit qu’il en a marre
de la guerre, qu’il est content que ce soit terminé pour lui et qu’il
restera volontiers avec eux. C’est un homme d’une cinquantaine d’années,
il dit avoir 7 fils, tous sur le front russe, et qu’il s’inquiète beaucoup
pour eux. Le capitaine allemand, par contre, ne familiarise pas, il parait un
peu plus jeune, il est plus sérieusement blessé.
Notre voiture est chargée, la malle est pleine. Nénesse et Robin prennent
place à l’avant, les deux prisonniers et Dudule avec eux à l’arrière.
Tous les trois, nous pensons à la poignée de l’une des portières arrière
qui ne fonctionne pas de l’intérieur. Au départ, elle reste entrouverte pour
que Dudule puisse s’éjecter en vitesse en cas de coup dur ! En sortant du
chemin, alors que nous arrivons à peine sur la ligne droite, nous apercevons
des véhicules roulant dans notre direction. Nous pensons : « Ce sont les
nôtres qui reviennent ! ... ». Mais ils s’arrêtent et mettent pied à
terre rapidement... plus de doute, les autres devant sont passés, pas nous !
Nénesse et Robin s’apprêtent à bondir. Dudule regarde cette sacrée
portière... elle est, on ne sait comment, bel et bien fermée. Il a soudain la
terrible sensation de se sentir déjà pris.
Le Lieutenant ouvre alors sa portière, sort, lève les bras et crie aux
Allemands, qui s’apprêtent à tirer. En le voyant, ces derniers n’y
comprennent plus rien, ils baissent les armes... c’est le moment pour Nénesse
et Robin de bondir ensemble hors de la voiture et de piquer à droite dans le
bois. Les autres tirent. Alors Robin, dans un geste ultime, se retourne et lance
a grenade qu’il tient, prête dans sa main. Cette deuxième seconde gagnée
les sauve... Agiles, ils disparaîtront dans les fourrés, pensant que Dudule en
a fait autant ».
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Maintenant qu’il reste seul, |
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« Je comprends immédiatement que le Lieutenant me laisse le passage de son
côté pour m’échapper. Entre deux appels adressés à ceux d’en face, qu’il
lance en Allemand pour qu’ils ne tirent pas, il me dit plus bas, en
Français : « Petit, sauve-toi vite ou tu es mort !... ».
Juste à cet instant, l’un des Allemands arrive et fait le tour de la voiture,
fort heureusement du côté opposé. Je serre les dents... d’un bond, je saute
sur la route et fonce droit devant moi en traversant des ajoncs épineux, sans
rien sentir. Je me trouve alors devant un terrain découvert qui descend
légèrement. Des coups de feu de plus en plus nombreux retentissent, leurs
sifflements m’entourent. Brusquement, je pense à mes grenades... j’en ai
une musette pleine ! ... J’en prends une, deux, une troisième encore, que je
leur balance à la volée, courant toujours comme un forcené. Je vois le bois
là-bas, mais c’est encore bien loin. La fusillade continue de plus belle.
Tout àcoup, des flammes s’élèvent devant moi. Comment ces salauds ont-ils
pu mettre le feu ainsi ? Balles incendiaires ou explosives ?... je ne cherche
pas d’explications, je fonce toujours au travers du feu, je suffoque un
instant, mes sourcils grésillent, mais je me retrouve de l’autre côté et,
enfin, voici les arbres tant espérés...
Je continue ma course. Un peu plus loin, emporté par mon élan, je roule dans
un fossé profond, embarrassé avec ma musette de grenades et mon fusil... je l’avais
oublié, mon fusil !... Cela me réconforte d’avoir mon fusil... derrière un
arbre, « ils » ne m’auraient pas si facilement !... Je pense aussi que je
reviens de loin, et aussi, que me serait-il arrivé si j’étais tombé tout à
l’heure ?... Je crois qu’il est bon que je m’éloigne au plus vite de ce
coin.
Je me dirige alors vers « Lespinasse », un ancien de nos camps, où nous
devions nous regrouper mais en arrivant je constate, hélas que l’ennemi,
encore une fois bien renseigné, était venu et avait mis le feu aux bâtiments.
Il faudra que je retrouve mes camarades ailleurs ».
Témoignages recueillis et texte de André Bonnetot, alias « Vincent », in « La Voix de la Résistance en Dordogne », n° 4, avril 1971, pp. 1-4